lundi 25 avril 2011

Alberto Mangel ou l'art de la lecture et du rêve...

Charles Courtney Curran

Je viens de relire avec le plus grand plaisir, et d'une traite, 


Présentation de l'éditeur

D'Homère à Stevenson, de Rabelais à Swift, de Platon à Buzzati et à Henri Michaux, la littérature mondiale a inventé une géographie imaginaire sans doute aussi riche que la géographie réelle. L'Atlantide et le mont Analogue, Pellucidar et l'île des Pingouins, Avalon et les Terres du Milieu : contrées, cités et royaumes fictifs sont tour à tour le domaine de la peur ou des enchantements, de l'initiation philosophique, de la satire politique ou de l'utopie. Pour la première fois nous est proposé, dans ce livre érudit et chatoyant, un répertoire de ces lieux imaginaires. Situation, topographie, climat, flore, faune, formes de gouvernement, coutumes : tout est recensé avec rigueur, chaque article renvoyant aux œuvres sources. Une alléchante invitation au meilleur des voyages : la lecture.

Quatrième de couverture

De A, comme Abaton, à Z, comme Zuy, voici qu'un dictionnaire nous offre la plus merveilleuse des invitation au voyage. A partir des univers que de tous temps se plurent à inventer les ecrivains du monde entier, Alberto Manguel et Gianni Guadalupi, forts de leur conviction que la fiction est réalité, ont recensé lieux imaginaires et sites chimériques. Ils en rappellent la situation géographique, la topographie, le climat, la faune et la flore, les formes de gouvernement, les transports et moyens de communication, les moeurs et les coutumes locales, les curiosités touristiques ou les spécialités locales... Rien n'étant inventé, on pourra vérifier dans les textes cités l'exactitude de toutes ces informations, qu'enrichissent par ailleurs " les indispensables " du genre : cartes, plans, dessins, assortis de conseils pratiques, si utiles au voyageur... Recensés avec une extrême rigueur mais loin de tout souci d'exhaustivité, les auteurs et les ouvrages cités ont été choisis selon la seule règle du plaisir. Chaque article de ce dictionnaire, s'il invite à un voyage passionnant à travers l'un ou l'autre des lieux imaginaires, est également prétexte à découvrir - ou à redécouvrir - comme autant d'îles au trésor, des oeuvres illustres ou plus secrètes. Aussi, comment ne pas engager le lecteur a suivre sans délai cette recommandation d'Italo Calvino : " Dans la Bibliothèque du Superflu dont j'aimerais qu'elle trouve toujours une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des lieux imaginaires est, sans l'ombre d'un doute, un ouvrage dont la consultation est indispensable " ? 





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Je suis une fidèle lectrice de ce merveilleux écrivain et depuis plus d'une dizaine d’années ce "Dictionnaire des lieux imaginaires" me fait voyager, sourire, rêver…
 
......un court article :
Hsuan
Continent situé dans le nord de la mer de Chine. Il couvre près de vingt mille kilomètres carrés et s’enorgueillit de posséder de nombreuses villes, que l’on dit gouvernées par des saints ou des fées.
La flore est composée de plantes d’or et de jade. Les voyageurs seront heureux d’apprendre que dans la troisième année de l’ère Cheng Ho, en 90 av. J.-C., lorsque l’empereur Wu Ti vint à Hsuan, les gens de la ville lui offrirent un encens spécial qui a la propriété de ressusciter les morts. Les voyageurs qui seraient tentés d’utiliser cet aromate l’essaieront avec précaution : sauf en quelques cas classiques, la résurrection des morts a toujours provoqué des tragédies.
. Shuo Tung-Fang, Accounts of the Ten Continents, 1er siècle av. J.-C.

MANGUEL ALBERTO 

« Le lecteur universel », ainsi pourrait-on qualifier Alberto Manguel, écrivain polyglotte, tant son amour des livres, mêlant les genres, les langues et les thèmes, semble se confondre avec l'espace entier de la littérature. Son errance de pays en pays, son œuvre polymorphe, son érudition rendent compte de cette passion. Sa conception de la lecture est aussi subversive que jubilatoire : « Il n'y a que les fous et les professeurs de littérature qui lisent dans l'ordre. [...] Mais le vrai lecteur est un anarchiste. [...] La lecture, c'est l'exercice de la liberté absolue. »
Né en 1948 à Buenos Aires, Alberto Manguel passe une partie de son enfance en Israël, où son père était ambassadeur d'Argentine. Sa nurse lui parle en anglais et en allemand. À Buenos Aires, en 1955, il sera un des lecteurs de Borges (Chez Borges, 2004). Après un voyage en Europe et un séjour à Tahiti, il s'installe au Canada en 1982, et devient citoyen canadien en 1985. Il demeure en France depuis 2001, entouré d'une bibliothèque de plus de 35 000 volumes.  



Il est sans doute l'un des êtres les plus érudits qu'il m'ait été donné de rencontrer. A coup sûr, Alberto Manguel, que m'avait vivement conseillé de rencontrer un autre savant, Hubert Nyssen, est un honnête homme, au sens où l'entendait le dix-septième siècle. Car en plus de cette immense culture, il sait s'adapter à son entourage et converser le plus simplement du monde, sans jamais chercher à semer son interlocuteur.

C'est ce que j'ai ressenti lorsque je l'ai interviewé, entretien que vous pourrez goûter avec délice, je l'espère, à l'issue de cette série de chroniques que je consacre à cet écrivain. Écrivain mais aussi et peut-être avant tout lecteur tant il est vrai qu'Alberto Manguel, - citoyen canadien né à Buenos Aires, polyglotte et écrivant le plus souvent en anglais -, redonne ses lettres de noblesse à cette occupation passionnante et tellement active.

Alberto Manguel dans sa bibliothèque, chez lui, à Mondion

Paru en 2005 Un amant très vétilleux n'est pas son premier livre mais celui qui m'a fait entrer dans son monde. D'une certaine manière, je suis content que le hasard m'ait conduit vers ce roman qui raconte un instant de vie – ne cherchez jamais la globalité chez Alberto Manguel – d'Anatole Vasanpeine - « Va sans peine » -, préposé aux Bains-Douches dans le Poitiers du dix-neuf/vingtième siècle, homme qui présente l'intérêt d'avoir un goût très prononcé pour les détails.


« Ce qui est remarquable, dans la collection de Vasanpeine, c'est l'indifférence, chez un être aussi jeune, envers la forme conventionnelle, la figure reconnaissable, l'objet-dans-sa-totalité ou Gesamtkunstwerk, envers la division traditionnelle des domaines naturels aux frontières rigoureuses entre le minéral, le végétal et l'animal. Dès son plus jeune âge, Anatole Vasanpeine voyait du monde des fragments singuliers sans recourir à une Gestalt universelle. »

Et voilà comment, en peu de temps, en peu de mots, Alberto Manguel nous pose les contours de sa « méthode » quasi philosophique. Il assume le fait d'entrer dans le monde de la connaissance sans chercher l'impossibilité du tout. Cette démarche, vous le verrez plus tard, en particulier dans Tous les hommes sont menteurs, est un rapport au monde qui pose la question de la vérité. Il n'y a pas de vérité absolue, universelle. J'aime cette démarche qui est assimilable à une mise à nue mais ne pose pas de limites, paradoxalement, puisque la volonté de compréhension de l'auteur n'a pas de bornes.

En 1915, Anatole Vasanpeine fait une rencontre déterminante. Celle d'un libraire japonais, M. Kusukabe, qui va l'initier à la photographie.

« Ses images de rites funéraires bouddhiques, des cadavres enveloppés de linceuls blancs, ou vêtus de kimonos aux motifs sophistiqués, des premiers fumeurs de tabac initiés à cette coutume répugnante par de rusés commerçants portugais, des instruments de musique utilisés par les geishas dans leurs rituels, luths à trois cordes, tambours tailo et flûtes füe, enchantèrent le jeune Vasanpeine le jour où, au lieu de rentrer chez lui directement, il pénétra dans la boutique afin d'en explorer les rayonnages et découvrit les albums reliés de nacre et d'écailles de tortue qui renfermaient des spécimens du travail de M. Kusakabe. »

Il est donc question ici du regard posé sur le monde et ayant un prolongement physique via la photographie. Qu'est-ce que la réalité et comment la dire ? Est-il possible que le résultat magnifie le modèle ? Sans doute, mais j'y vois aussi là une comparaison au défi posé par la littérature. Je ne partage donc pas du tout la thèse selon laquelle Un amant très vétilleux ne rendrait pas « hommage à la chose lue », comme d'autres livres . Rappelons que Kusakabe tient une librairie, ce lieu où Alberto Manguel a passé et continue de passer beaucoup de temps. Et si Vasanpeine change son regard c'est par l'intermédiaire des livres, que certains continuent pourtant de ne pas assimiler à la vie. Une vie qui éduque le regard, qui oblige à regarder autrement autour de soi tout en s'en nourrissant.

Vasanpeine se voit donc enseigner l'importance de ce cheminement. A la mort de son « maître », Anatole n'hérite de rien. Rien de matériel s'entend. Mais s'il se met à photographier les clients des Bains-Douches, c'est parce qu'il a intégré cet héritage. Est-il voyeur ? Je ne le crois pas.

Mais l'expérimentation du monde peut parfois conduire à un autre destination. Et quand Anatole Vasanpeine, dans un café, rencontre une femme dont il tombe amoureux, qu'il poursuit et finit par prendre en photo, il réalise soudain que l'image est moins forte que la réalité. J'y vois ici l'attitude de l'homme de lettres ébranlé à l'idée que sa démarche ne corresponde pas à son idéal.

Un amant très vétilleux est donc pour moi un essai philosophique écrit dans une forme romanesque un peu à l'image de Voltaire et de son Candide.

Et puis, cette entrée en matière serait incomplète si elle ne mentionnait pas la présence, en notes de bas de page, d'un certain Jean-Luc Terradillos, journaliste et ami d'Alberto Manguel, à qui l'auteur prête la rédaction d'ouvrages totalement inventés et qui reviendra dans Tous les hommes sont menteurs.

Le regard dont il est question dans Un amant très vétilleux n'est pas le seul des cinq sens sur lequel insiste Alberto Manguel dans sa tentative de compréhension, même parcellaire, du monde. « L'écrivain est l'oeil, le nez et l'oreille de la société » nous dit l'écrivain à la fin de ce roman. Voir le monde, le renifler et l'écouter, y compris dans ce qu'il a de plus noir, nauséabond, strident.


Bien que citoyen canadien, Alberto Manguel est né, rappelons-le, en Argentine, pays qui connut la dictature. Les militaires, alors au pouvoir à Buenos Aires, prirent part à l'opération Condor, une alliance de régimes autoritaires sud-américains déterminés à réprimer dans le sang l'opposition politique, tout cela avec, sinon la bénédiction, du moins l'accord tacite d'une partie de la communauté internationale dont certains des représentants participèrent activement à cette bien sinistre entreprise.

C'est de cela dont il s'agit dans ce roman qui se passe en grande partie à Percé, au Canada. Il nous introduit dans la famille Berence. Famille respectable, semble-t-il, où la petite Ana fait ses premiers pas dans le monde avec Rebecca, sa nounou. Apprentissage de la vie qui commence sur une scène très forte, celle de la noyade d'une petite fille, Josie.

Ce décès est le point de départ d'un flash-back. Nous voici projetés cinq ans plus tôt dans la capitale argentine, aux obsèques de Luisito, le neveu de Rebecca, mort pour avoir tenté vainement d'empêcher l'enlèvement de son père. Qui sont les assassins, qui sont les commanditaires ? Un mystère que la famille cherche précisément à percer.

Il ne m'appartient pas d'en dire davantage sauf à ajouter, mais vous l'aviez déjà compris, que ces deux histoires, ces deux morceaux de vie, sont évidemment liés. Alberto Manguel recolle ici progressivement les pièces du puzzle en nous proposant un roman à plusieurs voix – comme c'est aussi le cas de Tous les hommes sont menteurs -. Car, outre Ana et ses parents, Antoine et Marianne Berence, nous croisons ici un policier, ancien soldat ayant servi l'armée française durant les « événements » en Algérie ; Rebecca et sa soeur, Eulalia, sa nièce Lorenza, son compagnon Juan. Notons d'ailleurs l'importance du récit fait par Marianne, la future femme d'Antoine Berence qui choisira d'appeler sa fille Ana, comme la comédienne de théâtre dont elle fera la connaissance et à propos de laquelle elle dit : « Si j'avais un appareil, je prendrais sa photo ». Le regard, toujours.

Je suis sorti groggy de ce livre dont la lecture m'a mis dans un état de très vive tension. Cette histoire m'a fait l'effet d'une mise au point. Comme si Alberto Manguel s'était soudain transformé en cameraman et prenait un malin plaisir à parvenir le plus lentement qui soit à la netteté de son objet. Une fois l'entreprise couronnée de succès, nous voici confrontés à une réalité qui gifle – réalité littéraire, certes, mais basée sur des faits établis, connus et qui apporte un nouvel éclairage par rapport à un récit dit « objectif », journalistique par exemple, plus froid peut-être -.


A propos de journalisme, d'ailleurs, notez comment, dans le titre de cet ouvrage, Alberto Manguel « angle » son sujet à la manière d'un confrère. Car il n'est pas question ici d'une somme considérable sur Robert Louis Stevenson dont les faits et gestes seraient présentés et analysés à la loupe. Nous n'avons pas affaire à l'un de ces volumineux ouvrages sur la vie de l'auteur de L'Île au trésor. Non. Albero Manguel préfère se concentrer sur un moment de vie très précis de son sujet, en particulier les dernières années de sa vie aux îles Samoa où Stevenson s'installe définitivement en 1890 pour soigner de graves problèmes respiratoires.

Ce roman – je vous disais bien qu'il ne s'agit pas d'une biographie – est d'abord l'histoire d'une rencontre entre un obscur missionnaire du nom de Baker et Stevenson. Ce qui distingue ces deux hommes est le rapport qu'ils ont au monde et qui pose encore une fois la question de la vérité. Pour Baker, il n'en existe qu'une seule : celle des Écritures. Stevenson, lui, ne peut concevoir d'être l'esclave d'une seule lecture, d'une seule histoire. Je trouve qu'il s'agit là d'un roman sur la notion d'absolu dans laquelle Alberto Manguel range bien sûr la littérature, la lecture.

Pas étonnant dès lors que, dans cette histoire, nous croisions un autre homme de lettre en la personne de Lloyd Osbourne et que nous écoutions avec attention les buts littéraires de Stevenson : « guerre à l'adjectif, mort au nerf optique ». Ces mots peuvent être considérés comme le prélude à une introspection, à une exploration de l'inconscient. Cette quête intérieure de l'homme ne peut que s'opposer à la démarche d'un Baker qui réfute ces principes au nom de la vérité révélée.

Mais Baker est-il vrai ? N'est-il pas un double de Stevenson, inoubliable auteur de Dr Jekyll et Mr Hyde ? Cette confrontation deviendrait alors celle d'un homme avec lui-même. Alberto Manguel évoque ici la prise de bec entre Robert Louis Stevenson et son père après que ce dernier lui a lancé : « Je préférerais te voir dans la tombe plutôt qu'ébranler la foi d'autres jeunes gens ». Rappelons que les hommes de lettres ont, à certaines périodes de l'histoire, été assimilés à des démons accusés de semer le doute dans le cerveau des lecteurs.

Dans ce roman, il est aussi question de meurtre d'une jeune fille et de feu purificateur dévastant un saloon. Stevenson fera figure d'accusé avant que les soupçons ne se portent sur le missionnaire. Mais si l'on prend l'un pour l'autre, c'est donc qu'il n'y a pas de certitude. D'ailleurs, Baker ne dit-il pas à Stevenson : « Nous sommes tous les personnages d'une même histoire, les rôles sont interchangeables, même ceux du conteur. ». Alors non, la vérité ne peut-être absolue. Le lecteur rejoint Alberto Manguel dans cette quête de vérité littéraire où une chose peut être et ne pas être à la fois. Borges, dont il va à présent être question, est l'un de ceux qui ont exploité avec merveille cette ambiguïté.


Quand Borges était aveugle – mort au nerf optique clamait Stevenson, cf chronique précédente - Alberto Manguel venait faire lecture au vieux maître qui vivait alors avec sa mère, doña Leonor. Rituel immuable qui commençait par un premier contact avec Fany, la bonne, et se poursuivait dans un appartement présentant une bibliothèque semble-t-il bien décevante. On aurait volontiers pensé, pourtant, que Jose Luis Borges vivait entouré de livres, compagnons de route idéaux pour échapper aux « cauchemars qui ont hanté sa vie : les miroirs et les labyrinthes ».

J'ai lu avec beaucoup de gourmandise ce livre – qui, lui, n'est ni une biographie, ni un roman - parce qu'il présente les coulisses d'un grand littérateur sans céder au voyeurisme. J'aime aussi que le récit de ces moments de vie racontés par Alberto Manguel ressemble à l'univers des romans de Borges. Ainsi quand l'auteur nous raconte combien Borges prenait un malin plaisir à faire semblant de ne pas être aveugle avec certains de ses visiteurs, uniquement pour pouvoir un peu mieux les dérouter. Tout cela ne pourrait-il pas être le thème d'une nouvelle de Borges, précisément ?

Ce livre dans le livre est, selon moi, une des caractéristiques de l'écriture manguelienne. Une structure gigogne que l'on retrouve d'ailleurs ici : « Pour Borges, l'essentiel de la réalité se trouvait dans les livres ; lire des livres, écrire des livres, parler des livres. De façon viscérale, il était conscient de poursuivre un dialogue commencé il y avait des milliers d'années et qui, croyait-il, n'auraient jamais de fin. Les livres restauraient le passé. »

Plus loin :

« Il y a des écrivains qui tentent de mettre le monde dans un livre. Il y en a d'autres, plus rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu'ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges était de ceux-là. »

J'apprécie beaucoup qu'Alberto Manguel ne cède pas à la révérence. Il est là dans cet appartement et ne semble jamais perdre de vue qu'il s'y trouve en compagnie d'un homme dont on ne cessera de souligner le rôle dans la Littérature. J'y vois là une démarche toute journalistique avec laquelle je me sens une réelle parenté. Mais un journaliste qui ne privilégierait jamais son « moi ». Tâche difficile pour un homme qui ne peut pas se cacher derrière l'apparente neutralité de l'objectif de la caméra. Non, ici les mots engagent la personnalité du narrateur qui pourtant réussit à disparaître.

C'est comme si Alberto Manguel, en entrant chez le vieil homme, pénétrait dans un monde qui ne serait déjà plus le nôtre, que nous ne pouvons pénétrer, contrairement à Borges :

« Il appréciait particulièrement les minutes qui précèdent l'assoupissement, ce moment entre éveil et sommeil pendant lequel il était, disait-il, « conscient de perdre conscience ».

« Je me dis des mots dénués de signification, je vois des lieux inconnus, je me laisse glisser sur la pente des rêves. »

Ainsi donc suivons-nous pas à pas Alberto Manguel à la lisière de ce monde. A la lisière oui car l'auteur ne prétend pas pouvoir pénétrer cet au-delà. Au-delà sans Dieu, précisons-le. Car comme disait Borges :

« Je suis le contraire des catholiques argentin, me disait-il. Ils ont la foi mais ça ne les intéresse pas ; j'ai l'intérêt, mais pas la foi. »


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Écrivain globe-trotteur, Alberto Manguel aura fait un détour par Paris, l'Angleterre et le Portugal avant de traverser l'Atlantique, invité par le festival Québec en toutes lettres, lequel rend hommage à l'Argentin Jorge Luis Borges (1899-1986). Qui, mieux que lui, peut nous en parler? Pendant quatre ans, il l'a côtoyé. Il lui faisait la lecture.

La bibliothèque d'Alberto Manguel compte à ce jour... (Photo fournie par Philippe Matsas)
La bibliothèque d'Alberto Manguel compte à ce jour 35 000 volumes.
Photo fournie par Philippe Matsas


«J'en ai marre de cette vie de commis voyageur!» Après deux jours de tentatives infructueuses, enfin, sa voix au bout du fil. M. Manguel sort d'une conférence qui l'a retenu plus longtemps que prévu. La veille, dans son presbytère de Mondion, près de Poitiers, c'est le téléphone lui-même qui n'aurait pas été au rendez-vous. Ah! Les lignes de campagne. Mais pour le créateur, c'est le bonheur. La sainte paix!
Lire. Écrire. Alberto Manguel, qui nous a donné entre autres une Histoire de la lecture (Actes Sud/Leméac, 1998), couronnée par le prix Médicis, baigne dans les livres depuis l'enfance. «Comment imaginer le monde sans les mots», dit-il. En cela, il ressemble à Borges qui, comme lui, se voyait lecteur avant d'être auteur. «On lit ce qu'on aime, tandis qu'on n'écrit pas ce qu'on aimerait écrire, mais ce qu'on est capable d'écrire», disait le maître en qui M. Manguel reconnaît une figure essentielle dans sa vie et dans la littérature du XXe siècle. C'est pourquoi d'ailleurs il lui a consacré un essai, Chez Borges (Babel).
Tous les deux, ils sont nés à Buenos Aires, sauf que, fils de diplomate, Alberto Manguel a passé les sept premières années de sa vie en Israël, Son père y fut le premier ambassadeur d'Argentine, dès la création de l'État, en 1948. C'est là, auprès de sa gouvernante tchèque, qu'il a appris l'anglais et l'allemand, ses langues maternelles en quelque sorte. L'espagnol viendra plus tard quand ses parents regagneront Buenos Aires après que Peron aura été chassé du pouvoir. Tout ça est raconté dans un récit captivant à paraître en février prochain chez Leméac, qui s'intitule Conversations avec un ami. L'ami se nomme Claude Rouquet. Il est éditeur à Bordeaux d'une maison appelée L'Escampette.
Une autobiographie, donc, mais où manquent le plus sombre de sa vie, assure-t-il, et l'intime. N'empêche! Nous pénétrons avec un vif intérêt dans son immense bibliothèque qui compte à ce jour 35 000 volumes. Beaucoup plus que celle de Borges, dont un millier de livres annotés, parmi lesquels un poème inédit, viennent d'être dévoilés à la Bibliothèque nationale argentine.
Atteint de cécité, l'écrivain logeait avec sa mère dans un décor modeste. Ce qui ne manqua pas d'étonner un visiteur, nul autre que Mario Vargas Llosa, nouveau Prix Nobel de littérature. «Nous n'aimons pas l'ostentation», lui aurait répondu Borges. Alberto Manguel ajoute, pour sa part, que le Péruvien aurait intérêt à «lire ses propres romans pour modifier ses opinions politiques». Il aurait donné le prix à d'autres avant lui, Borges bien sûr, et aussi à son amie Margaret Atwood.
Le franc-parler
Citoyen du monde, M. Manguel a vécu en Italie, en Angleterre, à Tahiti, avant d'atterrir à Toronto, au début des années 80, avec femme et enfants. «On m'a fait confiance». Il a aimé au point d'acquérir la nationalité canadienne, mais sans pour autant se sentir obligé de jurer fidélité à la reine. L'écrivain ne craint pas de s'impliquer dans les débats qui agitent la société. À Calgary, où il a habité avant de se retirer, en 2001, dans son patelin français parce qu'ici «l'immobilier était trop cher», il a pris le parti des journalistes contre Conrad Black.
La littérature, et ce qui l'entoure, reste au premier rang de ses préoccupations. Il souhaiterait, par exemple, que les oeuvres des écrivains québécois soient mieux distribuées en France et, spontanément, il nomme Hubert Aquin, Marie-Claire Blais, Yves Beauchemin, Nicole Brossard, Dany Laferrière, qu'il considère «excellents». En revanche, le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas tendre pour le Français Frédéric Beigbeder - «complètement nul» - et Michel Houellebecq - «c'est un poseur soutenu par la mafia de l'édition et de la critique» -, peu importe si ce dernier a de fortes chances de remporter le Goncourt pour son roman La carte et le territoire.
Alberto Manguel déplore que la notion de valeur soit galvaudée. «Au lieu de mettre l'accent sur l'esthétique, on entend le prix.» Il développe sa pensée à ce sujet dans un essai à paraître aussi chez Leméac, À la table du chapelier fou. Le titre s'inspire d'Alice au pays des merveilles, dont l'auteur Lewis Carroll suscite son estime autant qu'il la trouvait chez Jorge Luis Borges, pour qui «l'essentiel de la réalité se trouvait dans les livres». Encore faut-il qu'ils provoquent l'émotion, celle du coeur et de l'intelligence. C'est ce que dira Alberto Manguel demain, en au festival Québec en toutes lettres. Et ensuite au Mexique où il se rend tout de suite après.



Par Alberto Manguel
Ecrivain canadien d’origine argentine, auteur notamment d’Une histoire de la lecture et du Dictionnaire des lieux imaginaires (1998). Dernier ouvrage paru : Tous les hommes sont menteurs (2009). Tous édités chez Actes Sud, Arles.

En 2008, deux semaines avant Noël, j’ai appris que je devais être opéré d’urgence, l’urgence étant telle, en fait, que je n’ai pas eu le temps de préparer mes bagages. Je me suis retrouvé allongé dans une salle d’hôpital totalement nue, mal à l’aise et inquiet, avec pour seul livre celui que je lisais ce matin-là, le merveilleux roman de Cees Nooteboom Dans les montagnes des Pays-Bas, que j’ai terminé dans les heures qui ont suivi. Passer quatorze jours en convalescence sans rien avoir à lire me paraissait une torture insoutenable, et lorsque mon compagnon me proposa d’aller chercher quelques livres dans ma bibliothèque personnelle pour me les apporter à l’hôpital, je saisis l’occasion avec reconnaissance.
Mais, quels livres voulais-je ?
L’auteur de l’Ecclésiaste et Pete Seeger nous ont appris qu’il y a une saison pour toute chose ; j’ajouterais, pour aller dans ce sens, qu’il y a un livre pour chaque saison. Mais les lecteurs ont appris que n’importe quel livre ne convient pas à n’importe quelle occasion. Ayons pitié de qui se retrouve avec le mauvais livre au mauvais endroit, comme le pauvre Roald Amundsen, découvreur du pôle Sud, dont le sac qui contenait ses ouvrages a disparu sous la glace, si bien que nuit glaciale après nuit glaciale il a été contraint de lire le seul qui avait survécu : l’indigeste Portraiture of His Sacred Majesty in His Solitudes and Sufferings (« Portrait de Sa Majesté sacrée dans sa solitude et sa souffrance ») du Dr John Gauden. Les lecteurs savent qu’il est des livres qu’on lit après avoir fait l’amour et des livres pour tromper l’attente dans une aérogare, des livres pour la table du petit déjeuner et des livres pour la salle de bains, des livres pour les nuits sans sommeil à la maison et des livres pour les journées sans sommeil à l’hôpital. Personne, pas même le meilleur des lecteurs, ne peut vraiment expliquer pourquoi certains livres conviennent à certaines occasions et d’autres non. De façon indicible, à l’instar des êtres humains, les occasions et les livres, mystérieusement, s’accordent les uns avec les autres ou entrent en conflit.
Pourquoi, à certains moments de notre vie, choisissons-nous la compagnie d’un livre plutôt que celle d’un autre ? La liste des ouvrages qu’Oscar Wilde demanda lors de son séjour à la prison de Reading comprenait L’Ile au trésor de Stevenson et un guide de conversation franco-italien. Alexandre le Grand emporta avec lui lors de ses campagnes un exemplaire de L’Iliade d’Homère. Le meurtrier de John Lennon choisit de se munir de L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger lorsqu’il fomenta son crime. Les astronautes embarquent-ils dans leurs vols les Chroniques martiennes de Ray Bradbury, ou leur préfèrent-ils au contraire Les Nourritures terrestres d’André Gide ? En prison, M. Bernard Madoff souhaitera-t-il lire dans La Petite Dorrit de Dickens comment l’escroc, M. Merdle, ne supportant pas la honte d’être démasqué, se tranche la gorge avec un rasoir qu’il a emprunté ? Le pape Benoît XVI va-t-il se retirer dans son studiolo du Castel Sant’Angelo avec un exemplaire de Bubu de Montparnasse, de Charles-Louis Philippe, pour analyser le phénomène du manque de préservatifs qui provoqua une épidémie de syphilis dans le Paris du XIXe siècle ? Gilbert Keith Chesterton, en homme au sens pratique, imaginait que, s’il se retrouvait échoué sur une île déserte, il aimerait avoir avec lui un manuel de base sur la construction navale ; dans les mêmes circonstances, Jules Renard, moins pragmatique, préférait Candide de Voltaire et Les Brigands de Schiller.
Quant à moi, quels livres choisirais-je pour me tenir compagnie dans ma chambre d’hôpital ?
Certes, je crois en l’utilité manifeste d’une bibliothèque virtuelle, mais je n’utilise pas les e-books, ces incarnations modernes des tablettes assyriennes, ni les i-Pod lilliputiens, pas plus que les Game Boy nostalgiques. Je suis habitué à l’espace d’une page comme à la substance palpable du papier et de l’encre. J’ai donc dressé mentalement un inventaire des livres qui étaient empilés chez moi près de mon lit. J’ai écarté les romans récents (trop risqués car ils n’ont pas encore fait leurs preuves), les biographies (qui mettent en jeu trop de monde dans les circonstances où je me trouve : prisonnier des perfusions, la présence d’autres personnes dans ma chambre m’importune), les essais scientifiques et les romans policiers (trop cérébraux : autant j’ai récemment apprécié la renaissance du darwinisme et la relecture de grands classiques du crime, autant un exposé détaillé sur les gènes de l’égoïsme et sur le cerveau de l’assassin ne m’a pas paru être le remède qui convenait). J’ai caressé l’idée de surprendre les infirmières avec La Maladie à la mort de Kierkegaard. Mais non : je voulais une sorte de nourriture réconfortante, quelque chose que j’avais déjà apprécié et que je pouvais revisiter sans peine et à loisir, quelque chose que je pouvais lire par pur plaisir, mais qui, en même temps, me ferait pétiller et travailler l’esprit. Je demandai à mon compagnon de m’apporter mes deux tomes de Don Quichotte de la Manche.
A ma première lecture de ce chef-d’œuvre, au lycée, dirigée par le professeur Isaias Lerner, il y a de cela très longtemps, j’en ai ajouté bien d’autres au fil des années, dans toutes sortes d’endroits et d’états d’esprit. J’ai lu Don Quichotte durant mes premières années en Europe, quand les échos de Mai 68 semblaient annoncer des bouleversements gigantesques et l’avènement de quelque chose d’encore innommable et indéfinissable, semblable au monde idéalisé de la chevalerie en quête duquel s’était lancé notre honnête chevalier. J’ai lu Don Quichotte dans le Pacifique sud, alors que je tentais d’élever une famille avec un budget ridiculement restreint, et que la culture polynésienne qui m’était étrangère me rendait un peu fou, comme le pauvre chevalier perdu parmi les aristocrates. J’ai lu Don Quichotte au Canada, où la société multiculturelle m’attirait par son ton et son style donquichottesques. A ces lectures et à beaucoup d’autres, je peux maintenant ajouter un Don Quichotte thérapeutique, à la fois baume et consolation.
Ces différentes versions de Don Quichotte ne se trouvent toutefois dans aucune bibliothèque, à l’exception de celle que conserve ma mémoire déclinante. Là, des ouvrages qui n’ont pas d’existence matérielle encombrent constamment les rayons : des livres qui sont l’amalgame d’autres livres lus dans le passé et dont je garde un souvenir imprécis, des livres qui en annotent, interprètent et commentent d’autres, trop riches pour tenir la route tout seuls, des livres écrits dans des rêves ou dans des cauchemars et qui ont conservé la tonalité de ces royaumes nébuleux, des livres dont nous savons qu’ils devraient exister mais qui n’ont jamais été écrits, des autobiographies relatant d’ineffables expériences, des livres évoquant des désirs indicibles, des livres énonçant des vérités jadis manifestes et aujourd’hui oubliées, des livres d’une inventivité magnifique et extraordinaire. Toutes les éditions de Don Quichotte publiées à ce jour dans toutes les langues peuvent être rassemblées — et elles le sont, par exemple, dans la bibliothèque de l’Instituto Cervantes à Madrid. Mais mes propres Don Quichotte, ceux qui correspondent à chacune de mes lectures différentes, ceux qui ont été inventés par ma mémoire et édités par mon oubli, ne peuvent trouver une place que dans l’esprit de mon lecteur.
Cette expérience magique, les lecteurs l’ont éprouvée au cours des âges. Dans le chapitre 6 du premier tome de Don Quichotte, la bibliothèque du chevalier composée d’ouvrages réels se confond avec la bibliothèque du souvenir du curé et du barbier qui l’expurgent ; chaque volume supprimé des rayons trouve un écho dans la lecture dont ses censeurs ont le souvenir, et est jugé selon ses mérites passés. Qu’ils soient voués aux flammes ou épargnés, le sort des livres ne dépend pas des mots imprimés noir sur blanc sur leurs pages, mais des mots entreposés dans l’esprit du barbier et du curé, placés là lorsqu’ils ont lu ces livres, la première fois. Parfois leur jugement est fondé sur le ouï-dire, comme lorsque le prêtre explique qu’il a entendu dire que l’Amadis de Gaule est le premier roman de chevalerie qu’on ait imprimé en Espagne et que, par conséquent, étant la source du mal, il doit être brûlé — ce à quoi le barbier rétorque qu’il a entendu dire que c’est aussi le meilleur et que, pour cette raison, il faut lui pardonner. Parfois, l’impression première est si forte qu’elle condamne non seulement le livre, mais aussi ses compagnons ; parfois, la traduction est condamnée, mais l’original épargné ; parfois, quelques volumes ne sont pas envoyés au feu mais seulement mis de côté, pour ne pas priver leurs futurs lecteurs. En tentant d’expurger la bibliothèque de Don Quichotte, le curé et le barbier la façonnent en réalité à l’image de celle qu’ils ont en tête, en s’appropriant les livres et en en faisant le produit aléatoire de leur expérience.
Il n’est pas surprenant qu’à la fin le cabinet qui abrite la bibliothèque soit lui-même muré, comme s’il n’avait jamais existé ; lorsque le vieux chevalier se réveille et demande à le voir, on lui dit qu’il a tout simplement disparu. Certes, le cabinet des livres a disparu, non en raison d’un sort jeté par un méchant vieillard (comme Don Quichotte est amené à le penser), mais en vertu du pouvoir que d’autres lecteurs ont eu de plaquer sur des livres appartenant à quelqu’un d’autre leur propre version de ces livres. Toutes les bibliothèques dépendent des lectures de ceux qui nous ont précédés.
Toutes dépendent aussi d’une multiplicité de lecteurs contemporains. Dans le chapitre 32 du premier tome de Don Quichotte, l’hôtelier, qui a donné un lit pour la nuit au héros épuisé, débat avec le curé des mérites des romans de chevalerie, arguant qu’il est incapable de voir en quoi de tels livres pourraient faire perdre la tête à quiconque.
« Je ne sais comment cela peut se faire, s’écrie l’hôtelier ; car, pour mon compte, en vérité, je ne connais pas de meilleure lecture au monde. J’ai là deux ou trois de ces livres qui m’ont souvent rendu la vie, non seulement à moi, mais à bien d’autres. Dans le temps de la moisson, quantité de moissonneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et, parmi eux, il se trouve toujours quelqu’un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main, et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous restons à l’écouter avec tant de plaisir qu’il nous ôte plus de mille cheveux blancs. »
Je suis profondément reconnaissant à mon Don Quichotte. Pendant mes deux semaines d’hôpital, ces deux tomes ont veillé sur moi : ils m’ont parlé quand je voulais qu’on me divertisse, ou ont attendu silencieusement, attentivement, près de mon lit. Ils n’ont jamais manifesté d’impatience à mon égard, ni d’affectation ou de condescendance. Ils ont poursuivi une conversation entamée il y a très longtemps, quand j’étais quelqu’un d’autre, comme si le temps les laissait indifférents, comme s’il allait de soi que ce moment-là aussi allait passer, tout comme l’inconfort et l’anxiété de leur lecteur, et que seules les pages qu’ils avaient imprimées dans ma mémoire demeureraient sur mes rayons et parleraient de quelque chose qui m’appartient, d’intime et de sombre, pour lequel je n’avais encore jamais eu de mots.


http://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/MANGUEL/19026
- avril 2010

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