lundi 18 avril 2011

Ingres selon Baudelaire....

 

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Portraits de Marie d'Agoult
 
"Cela est si vrai que M. INGRES, le représentant le plus illustre de l’école naturaliste dans le dessin, est toujours au pourchas de la couleur. Admirable et malheureuse opiniâtreté ! C’est l’éternelle histoire des gens qui vendraient la réputation qu’ils méritent pour celle qu’ils ne peuvent obtenir. M. Ingres adore la couleur, comme une marchande de modes. C’est peine et plaisir à la fois que de contempler les efforts qu’il fait pour choisir et accoupler ses tons. Le résultat, non pas toujours discordant, mais amer et violent, plaît toujours aux poètes corrompus; encore quand leur esprit fatigué s’est longtemps réjoui dans ces luttes dangereuses, il veut absolument se reposer sur un Velasquez ou un Lawrence.
 
Si M. Ingres occupe après E. Delacroix la place la plus importante, c’est à cause de ce dessin tout particulier, dont j’analysais tout à l’heure les mystères, et qui résume le mieux jusqu’à présent l’idéal et le modèle. M. Ingres dessine admirablement bien, et il dessine vite. Dans ses croquis il fait naturellement de l’idéal ; son dessin, souvent peu chargé, ne contient pas beaucoup de traits ; mais chacun rend un contour important. Voyez à côté les dessins de tous ces ouvriers en peintures, – souvent ses élèves ; – ils rendent d’abord les minuties, et c’est pour cela qu’ils enchantent le vulgaire, dont l’oeil dans tous les genres ne s’ouvre que pour ce qui est petit.
 
Dans un certain sens, M. Ingres dessine mieux que Raphaël, le roi populaire des dessinateurs. Raphaël a décoré des murs immenses ; mais il n’eût pas fait si bien que lui le portrait de votre mère, de votre ami, de votre maîtresse. L’audace de celui-ci est toute particulière, et combinée avec une telle ruse, qu’il ne recule devant aucune laideur et aucune bizarrerie : il a fait la redingote de M. Molé ; il a fait le carrick de Cherubini ; il a mis dans le plafond d’Homère, – oeuvre qui vise à l’idéal plus qu’aucune autre, – un aveugle, un borgne, un manchot et un bossu. La nature le récompense largement de cette adoration païenne. Il pourrait faire de Mayeux une chose sublime. La belle Muse de Cherubini est encore un portrait. Il est juste de dire que si M. Ingres, privé de l’imagination du dessin, ne sait pas faire de tableaux, au moins dans de grandes proportions, ses portraits sont presque des tableaux, c’est-à-dire des poèmes intimes. Talent avare, cruel, coléreux et souffrant, mélange singulier de qualités contraires, toutes mises au profit de la nature, et dont l’étrangeté n’est pas un des moindres charmes, flamand dans l’exécution, individualiste et naturaliste dans le dessin, antique par ses sympathies et idéaliste par raison.
 
Accorder tant de contraires n’est pas une mince besogne : aussi n’est-ce pas sans raison qu’il a choisi pour étaler les mystères religieux de son dessin un jour artificiel et qui sert à rendre sa pensée plus claire, – semblable à ce crépuscule où la nature mal éveillée nous apparaît blafarde et crue, où la campagne se révèle sous un aspect fantastique et saisissant. Un fait assez particulier et que je crois inobservé dans le talent de M. Ingres, c’est qu’il s’applique plus volontiers aux femmes ; il les fait telles qu’il les voit, car on dirait qu’il les aime trop pour les vouloir changer ; il s’attache à leurs moindres beautés avec une âpreté de chirurgien ; il suit les plus légères ondulations de leurs lignes avec une servité d’amoureux. L’Angélique, les deux Odalisques, le Portrait de Mme d’Haussonville, sont des oeuvres d’une volupté profonde. Mais toutes ces choses ne nous apparaissent que dans un jour presque effrayant ; car ce n’est ni l’atmosphère dorée qui baigne les champs de l’idéal, ni la lumière tranquille et mesurée des régions sublunaires.
 
Les oeuvres de M. Ingres, qui sont le résultat d’une attention excessive, veulent une attention égale pour être comprises. Filles de la douleur, elles engendrent la douleur. Cela tient, comme je l’ai expliqué plus haut, à ce que sa méthode n’est pas une et simple, mais bien plutôt l’emploi de méthodes successives."
 
Charles Baudelaire, Salon de 1846.


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Le Salon de 1846


Très jeune, Baudelaire s'intéressa à l'art, et plus particulièrement à la peinture, encouragé par son père lui-même artiste peintre amateur. Baudelaire visite les ateliers d'amis de son père, et très tôt il arpente les musées. Bientôt il se ruine en acquérant de nombreuses toiles de maîtres. C'est à travers les critiques d'art qu'il réunit ses passions pour l'écriture et la peinture. Dans le Salon de 1846, il met en place une véritable rhétorique. Plus qu'un rapport des courants esthétiques, il amorce une réflexion plus large sur l'art et ses thématiques.

2 commentaires:

  1. Désolé pour le tableau d'Ingres, mais j'y reconnais la comtesse d'Haussonville.

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  2. Et moi j'y reconnais la princesse de Broglie qui de surcroît et pour corroborer les faits annoncés par Mr Jannone est également Vicomtesse d'Haussonville

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