mercredi 13 avril 2011

La Laponie et La Berge des rennes déchus

"La Berge des rennes déchus", de Jovnna-Ande Vest : un roman picaresque sur la culture du renne

Le personnage principal de La berge des rennes déchus est le Père du narrateur, un père aventurier et inventif qui est aussi prétexte à dépeindre la petite communauté des berges du fleuve Deatnu, Roavesavvon-Rovisuvanto, où a grandi J.A. Vest en Laponie finlandaise. Lors de sa parution en Norvège en 1988, ce roman à fondement autobiographique, lauréat du premier Prix du roman samophone, fut qualifié par la critique de « roman picaresque same », et le Père d’« outsider dans sa propre culture ». Le destin du Père, figure contrastée, conteur impénitent mais penseur solitaire, qui abandonne la pêche et la renniculture de ses ancêtres pour s’investir dans les mirages d’un élevage bovin technicisé, porte les stigmates d’une société en mutation, écartelée entre respect de la tradition et attraction de la modernité. 
À l’issue d’un récit ponctué de péripéties burlesques qui résultent de sa fascination pour les technologies nouvelles, le Père connaîtra une fin tragique : l’avion qui transportait la Délégation same de Finlande à la Conférence same internordique s’abîme corps et biens dans les eaux profondes d’un fjord de Norvège.



Jovnna-Ande Vest est doublement minoritaire. En Finlande, où il est né en 1948, il appartient à la minorité lapone que l'on appelle désormais samie. 

Mais au sein du pays des Samis, qui s'étend de la Norvège à la Carélie russe, les Samis finnois sont les moins nombreux. Ils ne sont que 10 000 environ, mais comptent beaucoup d'écrivains, comme lui ou la poétesse Kerttu Vuolab.

Depuis 1985, Jovnna-Ande Vest vit à Paris, où il s'est marié et où il enseigne. Il est cependant resté en contact étroit avec son pays natal où il se rend, chaque été, pour de longues marches. Traducteur du finnois et des autres langues scandinaves vers le same, il a aussi rédigé un dictionnaire same des synonymes. En parallèle de ses travaux universitaires, il a poursuivi une carrière littéraire, publiant romans, nouvelles et essais.
La Berge des rennes déchus, qui est son premier roman traduit en français (par les éditions Cénomane, installées au Mans), est aussi son premier roman tout court. Lors de sa parution en Norvège, en 1988, ce texte à très forte résonance autobiographique fut qualifié par la critique de "roman picaresque same". Il s'est vu décerner le premier prix de fiction littéraire d'expression same.
Au coeur de cette oeuvre figure le personnage central du père du narrateur. Un père touche-à-tout, rebelle, curieux, impulsif, dont les aventures rocambolesques servent de prétexte à dépeindre la petite communauté des berges du fleuve Deatnu, en Laponie finlandaise, où l'auteur a grandi. Une rupture s'est produite dans la vie de ce père après son retour de la seconde guerre mondiale. Ses repères traditionnels ont été ébranlés. Conteur impénitent et penseur solitaire, il abandonne la pêche et la culture du renne, celle de ses ancêtres, pour se lancer à corps perdu dans un élevage de bovins. Le fiasco est prévisible et la fascination pour les technologies nouvelles conduit ce héros moderne à sa perte. Sa mort sera à la hauteur de son destin : il disparaît dans l'accident de l'avion qui conduit la délégation samie de Finlande à la Conférence same internordique, et qui s'abîme dans les eaux d'un fjord de Norvège.
Jovnna-Ande Vest est aussi l'auteur d'un deuxième roman, La Rose du capitaine, paru en 1991, et d'une trilogie intitulée Les Héritiers, terminée en 2006, et nommée pour le Prix nordique de littérature. Si La Berge des rennes déchus rencontre son public, ces livres auront peut-être la chance d'être à leur tour traduits.


LA BERGE DES RENNES DÉCHUS (CAHCEGADDAI NOHKA BOAZOBALGGIS) de Jovnna-Ande Vest. Traduit du same du nord par Jocelyne Fernandez-Vest.



Un extrait:
"La cueillette des moréales  a toujours été en Sapmi
un boulot réservé aux hommes ; on laissait aux
femmes et aux enfants la cueillette des autres baies.
On pouvait sans grande préparation partir ramasser
des airelles et des myrtilles dans les sous-bois,
mais les moréales, elles, nécessitaient de longues
marches dans les marais. Les femmes n’avaient pas
le temps, et les enfants n’avaient pas la force.
C’était comme ça dans notre famille aussi. Papa
se chargeait seul de la cueillette des moréales aussi
longtemps que nous les enfants n’avions pas la force
de l’accompagner. Maman avait bien trop à faire
par ailleurs. Papa était un cueilleur de moréales
hors pair, mais je ne me rappelle pas qu’il ait une
seule fois rempli un seau d’airelles ou de myrtilles
au point d’en recouvrir le fond.


Pour lui, la cueillette des moréales était bien plus
qu’un simple remplissage d’ustensiles. Ça avait
une tout autre dimension. L’été, il y avait le plaisir
d’exercer son intuition : dans quel marais pouvait

bien pousser la moréale cette année-là ? Et rien ne
pouvait remplacer la paix que l’on trouvait dans la
nature. On connaissait bien sûr des marais dans
lesquels il poussait toujours des moréales, pour peu
que ce fût une bonne année à moréales. Mais ces
marais-là n’intéressaient guère mon père. Il voulait
chercher et découvrir lui-même ses coins à
moréales.
Du fait de son obstination, plus d’une moréale a
échappé à notre cueillette. Le plus clair du temps se
passait à marcher et à fureter."



(La moréale est une mûre boréale (Rubus chamaemorus), Sa. luomi, appelée aussi
« framboise arctique ».)


 

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