dimanche 8 mai 2011

Paroles indiennes....

Merci à Jean Marc pour ce magnifique poème et la découverte de Jean Morisset

Suzan Seddon Boulet

mémoire de tous les non-dits de l’hiver

raconte-moi je t’en prie
tout ce qu’ils n’ont pas cessé de se cacher pour vivre
sans s’avouer qu’ils en mourraient déjà

mémoire des pas qui se promènent
dans la cuisine des petits canadas nice & wasp
derrière la fenêtre de l’assimilation

eux qui avaient parcouru l’amérique de fond en comble bien avant l’arrivée des yanquis n’avaient qu’une seule hantise se départir de leur archéologie première oublier leur histoire par le culte même du passé afin de devenir de vrais-américains-de-la-dernière-heure — tout comme les Grecs Italiens Portugais ou Chinois — et avoir enfin droit au plaisir de la même ségrégation démocratique que tous les autres

«Oh tell me, please tell me, don’t you remember? Tell me that language you were murmuring to me when I was a kid! It was so soft. Fresh as a pillowslip. Oh, tell me again that chanson you were singing so quietly in the twilight’s rocking chair. That lullaby. Lul-la-by! That libellule. Li-Bell-Youle. You don’t know anymore? You have forgotten again the word libellule. I can’t believe it. It had taken you a full month to extract it from the basement of your fading memory and you lost it again. I just can’t… Your name is the last drop of french I got. Nothing else. Why have you quitted speaking my own language? You should have quitted smoking instead. Why have you quitted dreaming our own memory? Why? Why? Why? Why have we let so quietly our own heritage be wiped off?»

Libellule. Libellule. Li-Bell-Youle. Oh, what a splendid lullaby we used to be!

*

memoria memoria

memory of other languages
I’ve once spoken
et dont j’ai oublié tous les grelots

mémoire d’un autre langage
disparu sous la ligne de flottaison

mots hurons
mots iroquois
mots muskégons
mots partis en canot
sur la géographie de la toundra
pour ne jamais revenir
nee-zee t’sontsi-tzé
bou-tchi-à-tcho
maçi tcho

mots-frasil humectant les lèvres
de la rivière enragée
chansons esquimaudes dansant
sur les aurores boréales de février

tell me brother
quelle langue rêvaient nos ancêtres
sur la marée du fond des bois
quelle langue traçaient nos ancêtres
en ouvrant la trail après la tempête

fala para me irmazinha
quelle langue causaient les anciens
aux racoûnes en fleur et aux renards croisés
quelle langue rêvaient les sorciers de l’île d’orléans
juste avant de se transformer en wendigos

mech’ mech’ mech’ don’

marche marche marche donc
glottaient les vieux esquimaux-koutchines du koyoukon
à leurs chiens-loups

ravages chicoutées michipichou
nâgane barcanes bouscueils

d’où me viennent tous ces mots
ayant échappé au contrôle académique

ouapiti chikok carcajou
aglou oumiak eekalou

mais d’où me viennent donc
tous ces sons

*

mémoire d’une perte de rivière
mémoire d’une résurgence géographique
frimousses marines
glaciers jongleurs
forêts galeries




mémoire morène
mémoire-marrow
mémoire-marronne

mémoire de la peau

a pele como memoria
o sotaque como pele

la peau comme un accent
la mémoire comme couleur







Jean Morrisset


Surnommé « L’Homme aux racines de vent » en raison de son attachement à son terroir natal, Saint-Michel de Bellechasse (région de Chaudières-Appalaches), et de sa passion des voyages, l’écrivain et poète Jean Morisset a bien voulu me confier une nouvelle fois1 la présentation d’un extrait des carnets de voyages qu’il tient depuis une vingtaine d’années. Professeur de géographie à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal), où il a fondé en 1990 un cours devenu très populaire auprès des étudiants, « Géographie et Imaginaire », il poursuit depuis plus de trente ans l’écriture d’une œuvre originale dans le prolongement de l’esprit visionnaire de Louis Riel2 : Les Chiens s’entredévorent… Indiens, Blancs et Métis dans le Grand Nord canadien ; Canada : Indianité et lutte d’espace ; Les Métis et l’Idée du Canada ; Ni Blanc ni Indien ; L’Identité usurpée ; L’Homme de glace ; Mathias Carvalho : Louis Riel, poèmes amériquains, suivi de Louis Riel, écrivain des Amériques ; Amériques ; Vision et visages de la Franco-Amérique ; Chants polaires ; Le Mensonge identitaire (à paraître)3
NOTES

1.Voir « La Longue piste de la Saskatchéouanne » par Jean Morisset (présentation d’Ismène Toussaint sous le titre « Jean Morisset, l’Homme aux racines de vent »), La Nation autochtone du Québec, 13 mars 2006, http://www.autochtones.ca (rubrique Organisation-Autochtones-Métis-Documents de référence) ; « Poème de Jean Morisset » dans le reportage d’Ismène Toussaint et de Raymond Cyr : « Le rêve de Louis Riel se réalise – Reconnaissance officielle des Métis de l’Est par les Métis de l’Ouest – 11 octobre 2005 : « La révolution métisse est en marche ! » déclare Ismène Toussaint lors du lancement de son livre, Louis Riel : Journaux de guerre et de prison », La Nation autochtone du Québec, 19 octobre 2005, http: //www.autochtones.ca (rubrique Organisation-Autochtones-Métis-Articles).

2. Louis Riel (1844-1885). Chef métis canadien-français et écrivain. Né à Saint-Boniface (colonie de la rivière Rouge), il effectua ses études au collège des sulpiciens de Montréal puis, après un bref passage dans un bureau d’avocat, prit en 1869 la tête du mouvement de résistance des Métis de la rivière Rouge contre le gouvernement canadien-anglais qui tentait de s’accaparer leurs terres. Devenu président du gouvernement provisoire en février 1870, il négocia le 15 juillet suivant l’entrée de son pays dans la Confédération, sous le nom de « Manitoba » (en langue crie « le lieu où souffle l’Esprit »), et réclama une amnistie pour ses compatriotes. Mais l’expédition punitive qui fut lancée par les autorités d’Ottawa contre sa province le contraignit à s’exiler aux États-Unis le 24 août 1870. En 1875, quoique ayant été élu député du comté de Provencher (Saint-Boniface), il fut banni du Dominion en raison de l’exécution du voyou orangiste Thomas Scott qui avait été perpétrée par son gouvernement cinq ans plus tôt. Durant les huit années qui suivirent, il mena une vie errante et souvent misérable aux États-Unis puis s’établit comme instituteur dans le Montana. En 1884, les Métis qui avaient immigré en Saskatchewan à la suite du vol de leurs terres au Manitoba, firent appel à lui pour rédiger une liste de leurs droits. Toutefois, une fois parvenu en Saskatchewan, Riel ne put contrôler leur révolte, qui éclata le 18 mars 1885. Le jour suivant, il fonda l’Exovidat, un gouvernement provisoire fondé sur des bases religieuses très personnelles qui était destiné à rapprocher les catholiques et les protestants, et dans lequel il ne jouait que le rôle d’un inspirateur ou « exovide » (du latin exovidus, celui qui est en dehors du troupeau). Cependant, cette autorité politico-spirituelle devint vite impopulaire tant auprès des autorités et de l’Église locales que des Métis eux-mêmes. Le 12 mai 1885, l’opposition du chef métis à la guérilla de Gabriel Dumont, jointe au manque de munitions des combattants, entraîna la sanglante défaite de Batoche. Condamné pour haute trahison au terme d’un simulacre de procès, Riel fut pendu à Régina (Saskatchewan) le 16 novembre 1885. Il repose aujourd’hui dans le cimetière de Saint-Boniface et demeure l’un des symboles de la déchirure entre le Québec et le Canada, les francophones et les anglophones, l’Est et l’Ouest, les autochtones et les Blancs. Il est également l’auteur d’une œuvre considérable, quoique inachevée, qui a été réunie en 5 volumes : Les Écrits complets de Louis Riel, Edmonton, Les Presses de l’Université l’Alberta, 1985 (dir. George Stanley). De nombreux livres lui ont été consacrés, dont Louis Riel, le Bison de cristal, d’Ismène Toussaint, Éditions Stanké, Montréal, 2000 ; Louis Riel, Journaux de guerre et de prison, présentation, notes et chronologie métisse 1604-2006 d’Ismène Toussaint, Montréal, Éditions Stanké, 2005. Voir également de la même auteure : « Louis Riel, écrivain », L’Encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions Stanké, 2000. En 2005, l’œuvre politique de Louis Riel a donné naissance à un mouvement d’Union entre les Métis de l’Est et les Métis de l’Ouest du Canada.

3. Ces ouvrages ont respectivement paru aux Éditions Nouvelle Optique, Montréal, 1977 ; Études et recherches, Montréal, UQÀM, 1983 ; Ottawa, The Canadian Journal of Native Studies, vol. 2, nº 1, 1983 ; Vancouver, National Pulp Press, 1984 ; Éditions Nouvelle Optique, Montréal, 1985 ; Éditions du Cidihca, Montréal, 1995 ; Éditions des Trois Pistoles, Québec, 1997 ; Éditions de L’Hexagone, Montréal, 2001 (en collaboration avec Eric Wadell) ; Éditions Québec/Amérique, Montréal, 2002 (en collaboration avec Dean Louder et Eric Wadell) ; Éditions Actes Sud, Arles (France), 2003 ; Éditions Lux, Montréal, date non fixée.



L'invité d'honneur
était le poète et géographe Jean Morisset

Natif de Bellechasse-en-Canada, fils de pilote sur la Grande rivière de Canada (Catarakoui ou Saint-Laurent), Jean Morisset n'a cessé de poursuivre une vaste interrogation sur l'identité et le destin des Amériques. Matelot sur les brise-glace dans le Grand Nord canadien et chargé de relevés large de la toundra, durant les années 60, il s'est ensuite embarqué pour la Caraïbe, le Pérou et le Brésil, le Guatemala et l'Alaska, le Manitoba et Haïti, le Pantanal et l'Amazonie, mettant le cap sur la géographie aborigène, la flibuste, les affleurements autochtones et la mythologie géologique.











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