vendredi 15 juillet 2011

De l'existence humaine....




"Comme tout le monde, je n'ai à mon service que trois moyens d'évaluer l'existence humaine : l'étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ; l'observation des hommes, qui s'arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu'ils en ont ; les livres, avec les erreurs particulières de perspectives qui naissent entre leurs lignes. "


Marguerite Yourcenar 1903-1987

(Mémoires d'Hadrien, p.30, Folio n°921)


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Décidément intéressant, « Mémoires d’Hadrien » (1951) roman historique de Marguerite Yourcenar (1903-1987).
Ce « Mémoires d’Hadrien », c’est la rencontre avec une des figures les plus illuminées de l’histoire romaine , le récit d’un homme extraordinaire, d’un « prince savant », d’un « moi » fascinant et habilement mis à nu pour faire ressortir un exemple de sage gouvernance. Tâche d’autant plus difficile qu’Hadrien est présenté par les historiens comme un personnage unique presque légendaire. Si qu’il a été très ardu pour l’auteure de raconter avec une prose qui se veut neutre et impassible la vie et les passions contagieuses d’un grand roi, en dépit des nombreux clichés qui encombrent ce sujet.

A travers le récit, solidement construit, le lecteur assiste curieux à la traversée d’une époque, une sorte de voyage à rebours qui mène Hadrien de sa jeunesse fiévreuse aux portes de la mort. Malade terminal, il raconte de son lit son ultime combat contre la mort. Une machine à souvenirs et c’est très bien ainsi sauf quand il essaie désespérément de retrouver des souvenirs personnels, de les rassembler pour se recontruire une identité en voie de disparaître, un passé formidable de gloire mais aussi de solitude. C’est alors qu’Hadrien retrouve la présence de la mort et les souvenirs ne sont que la confirmation de leur existence. C’est grâce aux souvenirs que le passé pour lui devient plus accessible, que son corps pâli, consumé, un temps tant aimé et admiré resurgit et que son identité se reconquiert.
« Mémoires d’Hadrien » est aussi une sorte de journal où un être-sujet se livre aux autres non pour apparaître autre qu’il n’est mais pour témoigner de son grand amour pour la vie. Sur ce point Hadrien n’a jamais dévié d’une ligne. Bien que sérieusement malade il a continué à se battre, à écouter avec attention les voix de la détresse humaine, à juger et à être jugé. En ce sens, ses nombreux voyages lui ont appris à avoir des choses et des lieux une vision non seulement touristique mais culturelle, esthétisante et essentiellement humaine.

Hadrien ou l’intellectuel savant

C’est sur la formation culturelle du jeune empereur aussi solide que vaste que Marguerite Yourcenar met l’accent tout le long du roman. Sans doute pour remarquer « l’ingérence » positive de la culture sur les comportements, les goûts et les décisions politiques du jeune apprenti « tyran », ce qui rend d’autant plus intéressant son travail voué plus à la transparence, à l’engagement et aux deplacements continus qu’aux vaines discussions rhétoriques. Même son homosexualité définie est dépourvue des ambiguïtés charmantes de l’adolescence. Vécue non pas comme une limitation mais comme un enrichissement personnel elle n’aura aucune influence sur son projet politique et social, sur sa famille et sur sa vie sentimentale.
Doué d’une forte personnalité et d’une vitalité prodigieuse, Hadrien s’est nourri d’expériences. Tout l’attire. Les odeurs, les parfums l’excitent. Les sons et les variations climatiques sont tellement absorbés que les sensations produites alimentent en lui une force évocatrice éclatante. Une maison même si disloquée dans un lieu lointain lui donne des vibrations, des frémissements inouïs. Pas un lieu qui n’ait suscité un sentiment d’indifférence ou pis d’ennui. Mais c’est surtout les paysages jamais en repos qui exercent une fascination particulière et une forte capacité d’imagination créative. Il nous semble que cette attitude extraordinairement productive que le jeune Hadrien a toujours cultivée et jamais perdue, est sa réponse à la question « Quoi faire ? ».
Et sa culture polyvalente a fait le reste, surtout quand le « prince » Hadrien commence à connaître la mort, à avoir peur de l’immobilité et du sommeil, à regretter les expériences de son adolescence quand fatigué à cause de ses lourdes études de math et de philosophie, s’affaissait sur les livres restés ouverts pour des heures, se reveillant avec plus d’énergie et d’envie qu’auparavant. Maintenant il a terriblement peur de s’endormir un instant, de perdre le contact avec la matérialité des choses, de devenir proie de quelques bizarres divinités. Lui qui a fortement voulu et aimé les deplacements et le mouvement perpetuel, ennemi comme il était de la vie molle et des habitudes standardisée, il ressent un étrange sentiment d’égarement devant la rapide transformation de son corps. Il apprend que la vie vaut aussi bien pour ses extravagances que pour ses métamorphoses et que les idées comme le corps se modifient.

Hadrien, « l’élève grec »

L’Histoire, la Philosophie et les Arts ont accompagné et soutenu son évolution intellectuelle et personnelle. La poésie l’entousiasmait. Les poèmes grecs antiques le séduisaient au point qu’ Hadrien, lui-même, fit ses premières épreuves dans la composition, ce qui ne reste que dans le domaine de la médiocrité. Mais c’est la culture et la langue grecques qui fascinent l’adolescence estudiantine du jeune Hadrien au point qu’il suivit un cours de médecine tenu à Athènes par Leotichide, un génie « universel » qui lui appris par sa science à bien observer les choses avant de les juger. « L’élève grec », comme il était appelé ironiquement à Rome par ses compagnons, avait une sorte de vénération vers tout ce qui venait de la civilisation grecque. Il aimait s’y refugier, surtout quand les circonstances étaient bonnes, pour passer des semaines de vacances et d’étude, loin des très rigides mœurs de Rome. Cela lui donnait des moments de délire et de joie authentiques et exaltants. Il en avait terriblement besoin pour faire face aux multiples critiques et bêtises qui circulaient sur lui avec insistance à Rome. Toutes les fois qu’Hadrien fait retour en Grèce, à Athènes, « ville admirable », c’est comme s’il rentre chez soi. Il la trouve toujours splendide et s’adonne à sa reconstruction, après son déclin, avec passion et sérieux. Son but est de redonner à Athènes le charme et l’ambiance culturelle connus au temps de Periclès.
C’est à l’amour pour la Grèce qu’on doit, en outre, l’érotisme joyeux et le culte du corps d’Hadrien. Il a, en fait, cultivé cette double passion prenant ses distances de la sexualité de plus en plus effroyée du monde romain. D’où cette heureuse et durable commixion entre le monde grec et le monde romain que l’on perçoit, d’autre part, tout le long du roman de Yourcenar.

L’Utopie d’Hadrien

Hadrien décide alors qu’il fallait situer son corps désormais plus fragile et plus lourd dans un corps plus grand qui est la société. A bien y voir, cette décision appartient à l’auteure du roman qui a voulu, comme un jeu de miroir, faire correspondre deux déformations, celle d’Hadrien/homme et celle d’Hadrien/empereur. Ainsi, Marguerite Yourcenar, dans ses reconstitutions minutieuses de la vie d’Hadrien, nous confie à une méditation sur l’histoire, sur ses mécanismes intérieurs qui la gouvernent et sur la capacité, en même temps, d’un homme cultivé et sensible à modifier de l’intérieur la machine de l’État trop lente et sclérosée.
Sa pensée constante reste, pourtant, Rome. A mesure que le jeune Hadrien grandit et que ses idées dans sa tête explosent, ses inquiétudes face à un système social assez fragile et inégal parce que trop exclusif deviennent persistantes et finissent par influencer ses décisions. Les premières campagnes militaires contre les Daces et les Sarmathes auxquelles le tribun a participées ont renforcé son attachement aux valeurs patriotiques mais lui ont dévoilé pas mal d’abus et d’illegalités considérés normaux par ses armées. Devenu empereur, c’est sa volonté de modernisation et d’unification du vaste Empire, liée à tous les autres aspects de la simplification de la société qui conduit Hadrien à rechercher le dialogue et la paix. Son objectif est de rendre Rome une ville ouverte, tolérante mais sévère, capable de s’opposer à l’anarchie envahissante et aux injustices, où soit les femmes que les esclaves aient plus de chances d’améliorer leur condition de vie.
« La paix était son but », mais la solution de certaines questions encore ouvertes nécessitait des prises de position aussi nettes que fermes. C’est le cas de la guerre contre les Sarmathes et la révolte des Calédones. A l’intérieur il fallait intervenir sur le choix des fonctionnaires d’État sur la base des critères de compétence et d’application. Il veut être un continuateur de l’œuvre de ses prédécesseurs, mais préférant une politique défensive à celle des conquêtes adoptée par Trajan. Hadrien introduit, en fait, la possibilité d’une réconciliation, d’une négociation, au sein de la région ciblée, avec le camp adverse, qui soit à même de garantir une « pax romana » plus durable et stable. Faire en sorte que les pays annexes à Rome ne se sentent plus un corps étranger mais des membres de la même grande famille latine. Utopie ? Peut-être, mais il s’agit de la première et sérieuse tentative de rendre la société plus confiante, plus sûre et culturellement plus avancée. Il est conscient que pour réaliser ce nouveau rapport il faut une nouvelle formation, une nouvelle pédagogie où l’observation directe des hommes fasse tout un avec la lecture de textes de littérature, de philosophie et d’art. Il sait très bien qu’on ne tient pas la vérité, étant la connaissance de soi-même « obscure, secrète, intérieure et évanescente » mais Hadrien est persuadé qu’il est indispensable de renforcer les qualités d’analyse et de réflexion pour combattre l’ignorance, les pouvoirs du Hasard et de l’ésotérisme.
Sans enfants et, en vérité, sans les liens d’un mariage qu’il considère nul (son rapport avec sa femme, « l’insupportable Sabine » était en crise depuis longtemps à cause du caractère haineux et dur de la nièce de Trajan), Hadrien est un homme libre, libre de penser, d’aimer, de construire et de reconstruire une nouvelle Rome, n’effaçant pas la tradition mais la conjuguant au présent. Et le présent pour lui c’est de respecter les deux âmes de la tradition romaine, à savoir l’esprit de conservation de sa grandeur et l’élan vers l’innovation, ou mieux soutenir l’évolution de la civilisation romaine en termes de plus d’ouverture aux autres cultures (notamment celles orientales ) et d’une politique d’intégration plus efficace et durable (il favorise l’accès aux grandes routes de communication avec l’Orient, donnant plus d’essor à la circulation des marchandises et des matières brutes).

Conclusion

Or, nous laissons aux spécialistes de l’Histoire la responsabilité d’examiner dans sa globalité ce projet politiquement ambitieux. Ce que le texte de Yourcenar a confirmé avec son incomparable talent c’est la capacité de la Littérature à pénétrer dans le monde intérieur, dans la conscience et dans l’âme des hommes. Car, au-delà de la reconstitution d’un passé aussi lointain que glorieux, ce qui prime chez l’auteure, c’est l’être-sujet. Nulle tentative d’exaltation, chez M.Yourcenar, de la figure mythique de l’empereur Hadrien, mais le désir de porter un regard fin et, à la fois, amoureux sur cet être-sujet authentiquement libre de vivre sa vie.
Bien que malade, en fait, Hadrien ne renonce pas à voyager, à agir, à visiter Andrinopolis et Antinopolis, à assister aux spectacles de danse et de musique et à regarder avec intérêt ses collections de livres rares et de statues qu’il avait remportés lors de ses voyages en Orient. Le mal le consomme lentement mais pas son enthousiasme et son amour pour sa patrie. Il s’en va et quelqu’un arrive. Et il est prêt à lui illustrer le chemin pour être sage. C’est pourquoi, dans sa longue lettre/confession adressée à son successeur , il tient à ne rien cacher de ses passions, de ses curiosités et de ses espoirs. Il veille seulement à ce que les situations racontées ne se confondent pas, même si, tout d’abord, il avertit le lecteur qu’il a été obligé, pour des raisons d’intérêt public, de revoir certains faits .
Peut-être le lecteur du XXIe siècle aurait-il besoin de re-lire ce magnifique roman. Nous croyons que ce texte magistral meriterait plus d’attention dans les salles de classe de nos lycées. Car ce qui domine dans le livre, c’est le plaisir : plaisir qui accompagne Hadrien dans la découverte du vaste monde et plaisir de retrouver une « nouvelle patrie » qu’il n’avait jamais perdue. Plaisir aussi de reparcourir sans arrêt un chemin difficile qui l’ amènera à une définitive connaissance de soi.
Prof. Raphaël FRANGIONE

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