lundi 25 juillet 2011

Hélène Grimaud et ses loups....La passion de la vie






"On se trompe rarement, on ne va simplement pas assez loin." Hélène Grimaud


L'histoire d'Hélène Grimaud aurait pu être édifiante, celle d'une jeune et jolie pianiste de 28 ans à qui les bonnes fées auraient tout donné : beauté, talent, richesse et, pourquoi pas, la promesse d'un destin artistique d'exception... Mais qui croit encore en ces sornettes-là ? Pas elle, en tout cas, qui sait que derrière la blondeur lisse de sa chevelure coupée à la garçonne et la candeur bleutée de son regard existe une petite fille cousue de fils blancs, avec ses failles secrètes, son mal de vivre et ses élans brisés... Longtemps Hélène Grimaud s'est singularisée par une inadaptation chronique au monde qui l'entoure, s'ennuyant ferme à l'école et dans cette petite ville d'Aix-en-Provence à laquelle elle n'arrive toujours pas à trouver du charme ; étrangère à sa famille petite-bourgeoise d'intellectuels de bonne volonté. Le malaise était parfois si fort qu'il lui arrivait de s'automutiler, retournant contre elle-même on ne sait quelle colère ou cherchant à meurtrir un double enseveli dans une douleur sans larmes et sans paroles...

« C'est la musique qui m'a sauvée, dit-elle avec une ombre de gaieté. Je n'étais même pas douée. Mais j'avais pour la première fois une sensation de délivrance, d'évasion. Peu m'importait au fond qu'il s'agisse du piano ? j'étais plutôt attirée par le violoncelle ? mais ma seule angoisse était que ce tourbillon nouveau s'arrête un jour... »




Formée au conservatoire d'Aix, Hélène Grimaud se retrouve rapidement à Marseille chez un pédagogue hors pair, Pierre Barbizet ?

« le premier authentique allié de mon existence »

, se souvient-elle ?, avant d'obtenir une dispense d'âge pour entrer au Conservatoire national supérieur, de Paris, dans la classe de Jacques Rouvier. Une autre aurait été grisée par ce succès rapide et se serait mise à travailler d'arrache-pied pour mériter la confiance placée en elle, petite gamine de 14 ans. Hélène Grimaud, non. Elle est assidue, sans plus, elle traîne, elle se cherche, puisant dans la marginalité et la fréquentation des exclus des forces nouvelles.

« J'ai sans doute plus appris en traînant dans la rue que pendant mes cours de piano »

, résume-t-elle, toujours rebelle... Pourtant, on commence à parler de cette drôle de fille secrète, indocile et précoce, qui agace ou fascine en faisant ses premiers pas : au prestigieux concours Tchaïkovski de Moscou, où elle arrive en demi-finale en 1986 ; dans les maisons de disques, qui tournent autour de ce joli brin de musicienne rêvée pour un plan de communication ; chez les organisateurs de concerts, qui lui donnent plusieurs chances dès 1987, au Midem de Cannes, au festival de La Roque-d'Anthéron, à Tokyo, au Théâtre de la Ville ou à l'Orchestre de Paris.

Hélène Grimaud refuse de brûler les étapes. Elle avance à son rythme, avec la fougue d'une jeunesse qui trouve dans le répertoire romantique un exutoire. Elle idolâtre Schumann, qui devient son frère de souffrance ; elle explore infatigablement Brahms, dont elle aime les emportements (les Sonates de l'opus 2 et de l'opus 5) et les flambées crépusculaires (les ultimes Klavierstücke opus 118 et opus 119). Elle joue à l'énergie, jusque dans l'excès ? de pédale, de rubato ? en ne sacrifiant rien à la poésie et à l'émotion dont débordent ces pages rabâchées. Du tempérament, donc, avant toute chose. Mais dans le respect de la partition, à laquelle elle insuffle une fluidité rare ? il suffit de suivre ses mouvements souples du poignet ou du corps quand elle joue pour s'en rendre compte...

Hélène Grimaud est le contraire de ces virtuoses sans âme que sont devenus les concertistes professionnels, formés à la rude école de la rivalité et des concours. Cette simplicité et fraîcheur d'approche de la musique lui ont en tout cas attiré la sympathie des plus grands, Martha Argerich (piano), Gidon Kremer (violon), Gérard Caussé (alto), qui se bousculent pour faire de la musique de chambre avec elle.
L'avenir ? Elle laisse tomber, sans hésiter :

« Beethoven, Bach, de la musique contemporaine... et la compagnie des loups ! »

Car Hélène Grimaud élève ? le mot est incorrect car il suppose une domestication qu'elle récuse ? une meute de ces redoutables carnivores quelque part dans la banlieue new-yorkaise. Afin de sauvegarder l'espèce... Elle vit au milieu d'eux, mange et dort avec eux, entre ses concerts (une trentaine par an) et ses répétitions. Pour le reste, elle fera comme La Sauvage, de Jean Anouilh, elle ira seule se cogner partout de par le monde...

Xavier Lacavalerie


C'est une star. Dans le monde « classique », elle est la seule à occuper cette place tellement rare et tellement décriée. Un premier disque à 15 ans dédié à Rachmaninov (la « Sonate n°2 » et les « Etudes Tableaux » op.33) la fait grimper au firmament des étoiles : que cache donc cette toute jeune fille au visage d'ange qui joue comme une diablesse ?
Déjà, le paradoxe est là, qui va traverser sa vie, nourrir son mystère et accroître son aura : Hélène Grimaud intrigue.
Elle qui avait toujours semblé préférer les effusions brahmsiennes, les torrents rachmaninoviens ou les grandeurs beethoveniennes à la mathématique bachienne livre aujourd'hui un album consacré à Jean-Sébastien Bach.
Comme elle s'est toujours plu à le faire, Hélène Grimaud a bâti autour de Bach un disque patchwork qui mêle cinq préludes et fugues du Clavier bien tempéré, un concerto pour piano et des transcriptions par Liszt, Busoni et Rachmaninov. Pourquoi avoir choisi Bach ?

« C'est un compositeur qui fait peur parce qu'on craint de ne pas être à sa hauteur, mais la seule manière de lui rendre hommage est de jouer sa musique dans un esprit d'aventure et de découverte. »
Quand, en 1985, Hélène Grimaud obtient son premier prix au conservatoire de Paris en même temps qu'elle publie son premier disque, le chemin bien balisé de la carrière d'une jeune pianiste douée, intelligente et ambitieuse s'ouvre grand devant elle.
Mais voilà qu'en 1991, à 22 ans, (elle est née le 5 novembre 1969 à Aix en Provence), elle quitte la France pour s'installer aux Etats-Unis. Là, elle fait une rencontre qui va modifier le cours prévu : celle des loups.
« Je reviens du centre, il y a eu des naissances de loups mexicains »
En 1999, elle fonde le Wolf Conservation Center de South Salem, dans l'état de New York, où elle s'est installée. Entre temps, elle s'est inscrite à l'université pour étudier le comportement animal et obtenir un diplôme qui lui permet d'obtenir l'agrément du gouvernement pour créer un tel centre : n'élève pas des loups qui veut.
Aujourd'hui, alors qu'elle est revenue vivre en Europe -en Suisse, dans les montagnes-, les loups restent au coeur de ses préoccupations :
« Même si je n'ai plus le plaisir du travail au jour le jour avec les animaux et avec l'équipe, j'ai la satisfaction émotionnelle et intellectuelle de savoir que le projet continue. Je reviens du centre, il y a eu des naissances de loups mexicains, une espèce rare... »
Quelle relation entre les loups et Bach, direz-vous ? Hélène Grimaud étant connue d'un public qui ne se serait jamais intéressé ni à elle ni à la musique si elle avait vécu avec des poules, chacun de ses nouveaux albums atteint des chiffres de vente exorbitants : entre 80 000 et 100 000 exemplaires (5 000 en France est aujourd'hui une très bonne vente pour un disque de musique classique).
Ses deux livres ,« Variations sauvages » et « Leçons particulières », dans lesquels elle raconte ses aventures avec les animaux, n'ont pas été pour rien dans sa notoriété.
Une relation passionnelle avec le piano
Que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons, qu'importe : Grimaud est la clé qui ouvre à beaucoup la porte qui semble infranchissable de la musique classique.
D'un point de vue artistique, elle tient une place plus qu'honorable dans le panorama des pianistes de sa génération, livrant des interprétations souvent fougueuses, voire rageuses, mais en tout cas toujours honnêtes.
Depuis son retour en Europe, Hélène Grimaud a déménagé trois fois en trois ans. Tournées de concerts, promo, aéroports... Comment la musique s'accommode-t-elle de telles pressions ? Et quelle place occupe aujourd'hui le piano dans sa vie ?



« La pire pression, c'est celle que l'on se met à soi-même. Avec le piano, j'ai une relation tellement passionnelle que parfois je regrette de ne pas avoir fait autre chose, du violon, du hautbois ! Mais je n'oublie pas la joie tactile, le plaisir physique, que je connaissais avant, comme une drogue, en jouant par exemple du Rachmaninov... »
Rachmaninov, qui lui a tellement donné de plaisir, elle ne l'a pas abandonné au profit de Bach. Elle a fait se côtoyer sur son album les deux compositeurs en enregistrant la transcription pour piano par Rachmaninov du Prélude de la Troisième Partita pour violon de Bach.
« Raffinement, respect, pureté », sont les mots qu'elle emploie pour décrire le travail de transcription du compositeur russe. Puisse, en tout cas, son aura et son intelligence d'artiste faire connaître et aimer un peu plus Jean-Sébastien Bach, qu'elle transcrit elle aussi à travers son jeu.
Nathalie Krafft sur Rue 89

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