mardi 5 juillet 2011

Paroles de Leon Paul Fargue....

Bird by *fruitpunch1



Oui mon âme, tout cela que tu vois, c’est la vie, tout ce que tu examines en soupirant, c’est la vie.
Restons nous deux, cent ans et plus, restons les bras sur la balustrade, le corps appuyé au bastingage, la prudence bien affûtée, restons et résignons-nous.
Ne descendons pas dans cette mélopée, ne nous confondons pas à ce bruit d’âmes fausses, de coeurs mangés aux vers, d’esprits vénéneux.
Oui, restons ensemble, toi au milieu de moi et moi autour de toi, toi souffrant et moi luttant.
Fermons parfois les yeux, essayons de mettre entre la rue et nous, entre les autres et nous, des océans de lyrisme muet, des remparts bourrelés de coton hydrophile.
Revenons à pas lents vers les souvenirs de l’école buissonnière, chuchotons tous deux à pas de loup des images glanées dans la lente adolescence.
Mon âme, on nous a roulés dans la poussière des faux serments, on nous a promis non pas seulement des récompenses auxquelles nous ne tenions pas, mais des gentillesses, des « myosotis d’amour ».
On nous a laissé croire qu’on souriait, qu’on nous aimait, que les mains qui se glissaient dans nos mains étaient propres et sans épines.
O glissade des déceptions et des tortures! Il n’y eut jamais pour nous ni justes effusions ni paumes sincères. On voulut même nous séparer, et te briser au fond de moi, mon âme, comme un élixir dans une coquille.
J’ai vu mentir les bouches que j’aimais ; j’ai vu se fermer, pareils à des ponts-levis, les coeurs où logeait ma confiance ;
 j’ai surpris des mains dans mes poches, des regards dans ma vie intérieure ;
j’ai perçu des chuchotements sur des lèvres qui ne m’avaient habitué qu’aux cris de l’affection.
On a formé les faisceaux derrière mon dos, on m’a déclaré la guerre, on m’a volé jusqu’à des sourires, des poignées de main, des promesses.
Rien, on ne nous a rien laissé, mon âme.
Nous n’avons plus que la rue sous les yeux et le cimetière sous les pieds.
Nous savons qu’on plaisante notre hymen désespéré.
Nous entendons qu’on arrive avec des faux de sang et de fiel pour nous couper sous les pieds la dernière herbe afin de nous mieux montrer le sentier de la fosse.
Mais nous serons forts, mon âme.
Je serai le boulon et toi l’écrou, et nous pourrons, mille et mille ans encore, nous approcher des vagues ; nous pourrons nous accouder à cette fenêtre de détresse.
Et puis, dans le murmure de notre attente, un soir pathétique, quelque créature viendra. Nous la reconnaîtrons à sa pureté clandestine, nous la devinerons à sa fraîcheur de paroles. Elle viendra fermer nos yeux, croiser nos bras sur notre poitrine.
Elle dira que notre amour, tout cet amour qu’on n’a pas vu, tout cet amour qu’on a piétiné, qu’on a meurtri, oui, que notre amour n’est plus que notre éternité.
Alors, mon âme, tandis que je serai allongé et déjà bruissant, tu iras t’accouder à la fenêtre, tu mettras tes beaux habits de sentinelle, et tu crieras, tu crieras de toutes tes forces.



***
Léon-Paul Fargue (1876-1947) – Haute solitude (1941)

Né à Paris, dont il se fera le chantre dans Le Piéton de Paris. Il était le fils naturel d’un ingénieur dirigeant une usine de céramique, lequel ne le reconnut que sur le tard. Avant de choisir la littérature, il avait hésité avec la musique et la peinture. Il fréquenta les meilleurs artistes et écrivains de son temps.

Fichier:Léon-Paul Fargue, Maurice Ravel, Georges Auric, Paul Morand.jpg
De gauche à droite : Léon-Paul Fargue avec Maurice Ravel, Georges Auric et Paul Morand en 1927

1 commentaire:

  1. Your blog is interesting. I had the great pleasure of visiting him.
    Best wishes.
    Jonas

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