dimanche 28 août 2011

Autoportrait de l'Indifférent....



Paru dans Libération le 13 décembre 1996

Par
Christophe Gallaz
Les temps sont modernes et je suis l'Européen moyen pétri d'images et de renseignements électroniques, simulacres azurés d'une planète que je méconnais dans sa substance et sa durée.
J'aimerais porter secours aux damnés qui cheminent ces jours-ci par centaines de millions dans la poussière du monde et périssent parmi les miasmes et les mouches, mais je ne suis moi-même que leur frère inversé, le sans-patrie de la modernité, le désespéré sous la prospérité, l'écrasé par la toute-puissance de ses moyens, l'égaré par ses possibilités de connaissance, le défait jusqu'à la fibre, le cloué dans une terreur secrète.

On m'appelle nomade du secteur tertiaire. Je suis le fondé de pouvoir habillé d'un costume gris ou la secrétaire en tailleur Chanel, ou quiconque retient ces figures-là comme une référence de ses propres ambitions. Je pianote sur mon ordinateur portable et je décoche partout d'incessantes communications téléphoniques sur mon combiné sans fil. Je n'ai pas de bureau fixe. Je suis en transit perpétuel entre une filiale et l'autre de l'entreprise qui m'emploie, ou j'en vais la représenter au-delà de tous les horizons connus, dans des marchés vierges à conquérir infiniment. Ma cote professionnelle est directement liée à ma compétence de mobilité. Plus je circule vite et loin sans perdre de mon efficacité ni de mes facultés de décision, plus ma position s'affirme et ma rémunération s'accroît selon les degrés de la progression hiérarchique.
La scène de mes jours est ordinaire au point d'être blanche et blanche au point de récuser tout visiteur étranger. Je suis sans âge et mon passé s'écrase en lui-même comme un paysage observé dans un téléobjectif. Je ne sais voyager que pour fortifier mon indifférence à l'endroit de mes congénères, que je vois mécaniquement théâtralisés dans le hall des gares ferroviaires et des aéroports. Je suis dépourvu de conscience idéologique et je n'admire les politiciens que lorsqu'ils nimbent de grâce esthétique le jeu pourri de leurs ambitions. J'aime mon corps en ce qu'il m'abrite du regard des autres et le mystifie. Et je suis fasciné par le téléphone qui m'épargne toute présence physique d'interlocuteurs, et m'offre la nuit de sa perfection technique pour la zébrer de conversations livides comme des cicatrices.

Je n'envisage la mort qu'irisée, pulvérisante et symétrique à la dépossession que mon existence aura constituée. J'aime l'avion parce qu'il me révèle l'ennui géologique du globe terrestre et l'indigo méprisant des espaces altiers. Je mange indépendamment de tout appétit biologique et de toute culture gourmande, parfois goulûment et parfois chichement, parfois lentement et parfois vite, pour arpenter à bouchées machinales le décor figé des arômes, des textures et des apprêts. Je contemple la mer comme la résultante ironique du vent, des vagues et des siècles. J'aime la prostitution des ordures sur les trottoirs citadins. Je n'ai pas d'amis capables de s'absoudre au vertige du partage. J'entends toute parole d'autrui comme la convulsion morbide du savoir et du rêve. Je salue le miroir de ma salle de bain comme le lieu le plus sociable de ma propre réalité, et la musique de mes disques comme la plus magnifique impossibilité de récuser les chagrins du monde.

Je participe à la mécanique des modes et des contre-modes à l'instar de la truite qui s'établit dans les courants du torrent pour s'y faire voir à l'oeil innombrable, terroriste et rond de ses congénères. Je regarde les glissières d'autoroutes comme des balises tranchantes et maternelles entre lesquelles je puis céder aux arrachements natifs de la vitesse. J'éprouve les déceptions qui m'adviennent comme les marques de mon progrès vers l'état d'une désolation personnelle, c'est-à-dire comme celles de mon accoutumance au pire, c'est-à-dire de ma résistance idéale à l'adversité que mon existence représente.

Il m'apparaît plus somptueux d'être objectivement seul que de l'être en présence de quiconque. J'aime la métaphysique des motels autoroutiers, leur similicuir unanime, leurs rideaux crevés, les criquets qui se frottent les élytres parmi les papiers gras alentour, ce précaire et ce minable bricolés au flanc des niagaras bitumineux où l'Europe des transitaires motorisés se pisse elle-même. J'aime le trafic des mots qui klaxonnent au carrefour citadin des discours majoritaires. Je pense aux mères comme à des cavernes où fermentent la fougère et le regret, et je savoure les scénarios cinématographiques comme les traces d'une illusion qui font danser celles de ma propre vie.

J'aime le marbre où chatoie le deuil et la danse des chats. J'aime le métal qui tranche les reflets et caresse les chairs. J'aime les nuages du soleil couchant qui vont et saignent le soir, et décorent le bal de l'indifférence cosmique où s'enfoncent mes douleurs. J'aime que la fin du siècle soit plus proche de moi que n'ont su demeurer mon enfance et celle du monde. J'aime que la violence des peuples tende à l'absolu sanguinaire, et se distingue aussi crûment des incantations que l'ordre politique ne cesse de fourguer aux peuples.

J'aime les damnés qui cheminent ces jours-ci par centaines de millions dans la poussière et périssent parmi les miasmes et les mouches, leur cortège qui me rappelle la fusion suprême des destinées humaines, leur silhouette qui m'enseigne la nécessité de l'élégance en face de la mort, leur manière de me représenter l'extase des corps avant leur effondrement dernier. Il me faut les regarder chaque soir en enclenchant mon téléviseur. J'aime apercevoir ces hommes, ces femmes et ces enfants chargés d'un maigre bagage qui contient tous leurs biens.
Ils vont à pied dans un paysage désolé mais pourtant imprévisible devant eux tant il est truffé de tribus adverses, de milices concurrentes et de faux amis. J'aime les voir épuisés et sans courage tant ils ont quitté leur parenté, viennent de loin, ignorent où ils vont, ne mangent guère, boivent à peine, sont malades et n'osent pourtant s'arrêter.

Ces autre nomades me sont nécessaires comme une représentation de moi-même. Ils me viennent du cul du monde pour me rendre courage. Ils sont la part dévastée de ma chair. Ils sont mes frères en creux, en vide, en absence, en soupir. Ils sont les tremblements de mes gestes.
Ils sont la défaite apaisante des réussites auxquelles je suis condamné pour exister dans ce monde.
Ils sont la fenêtre de mon bagne.
Ils me rappellent assez ma condition réelle pour que je me sente un peu moins solitaire, et me sont suffisamment dissemblables en apparence pour que je ne me sente pas anéanti comme eux le sont.
Je les aime...
J'aime tout...
Je n'aime rien...
 
Christophe Gallaz, de nationalité suisse est né à Veyres-sous-Rances. Il a suivi des études de droit à l'université de Lausanne avant de devenir journaliste et de se consacrer à l'édition.

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