mercredi 3 août 2011

Il faudrait être plus simple...

Il faudrait être encore plus simple,
Si simple que l'on puisse entrer
Dans la simplicité du vent,
Du soleil poussiéreux
Du linge qui pantèle sur la corde sans se plaindre.
Il n'y a pas de désespoir dans le monde,
Ni d'espoir.
Il n'y a que la simplicité du vent,
Du soleil,
Du linge,
De la corde ;
Il n'y a que la simplicité de l'eau,
Ses vergetures d'accouchée;
Il n'y a que l'eau,
Le caillou,
Le simple nécessité de brûler et de mourir.
Il faudrait pouvoir entrer sans frémir
Dans les choses
Comme les choses,
Entrent dans les choses.
Pourquoi cette révulsion de notre cœur ?
Pourquoi cet éternel énervement de nos nervures ?
La pensée ne construit rien . Le sentiment nous épuise .
Nous serrons les dents et saignons
Sans accoucher .
Nous pianotons sur les choses
Comme une pluie dont chaque goutte
Aurait peur de se faire du mal .
Nous sommes les petits électrisés du monde,
Nous n'entrons pas .

Jean Rousselot
" les moyens d'existence "



********************

(1913 - 2004)



Jean Rousselot et Christophe Dauphin (L’Etang la Ville, février 2002).


Homme de mots et homme de l’être, Jean Rousselot pénètre les forêts intérieurs de l’homme comme bien peu l’ont fait, avec autant d’engagement et de sincérité. L’œuvre en vers et en prose (près de cent volumes et plaquettes) est puissante, généreuse, fraternelle et lyrique. Elle a été saluée par Max Jacob, Pierre Reverdy, Paul Eluard, ainsi que par les générations suivantes.

Si l’Ecole de Rochefort (dont il fut l’une des plus fortes personnalités) est une étape importante pour Rousselot, elle ne constitue néanmoins qu’une étape de la vie et de l’œuvre. La poésie est au plus près de la vie. Un humanisme exemplaire.

Quelques titres : Panorama critique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952), Les Moyens d’existence - Œuvre poétique 1934-1974 (Seghers, 1976), Histoire de la poésie française (P.U.F, 1976), Poèmes choisis - Œuvre poétique 1975-1996 (Rougerie, 1997), Passible de... (Autres Temps, 1999), Est resté ce qui l’a pu (Autre Temps, 2002), Proses (Multiples, 2002).

************

Et puis ce texte inoubliable....


Max Jacob et l'osmose par Jean Rousselot.

Portrait aux bagues, 1937 © MBO Ma nature est poreuse et emboîtable» écrivait Max Jacob dans la Défense de Tartufe. «Comme je ne pouvais rien pénétrer, vous m'avez voulu osmotique et d'autres se sont imprimés sur moi heureusement» dira-t-il à son Dieu, en 1941, le jour anniversaire de l'«apparition» de septembre 1909.
«D'autres».. Quels autres ? Des êtres, bien sûr. Mais aussi des sentiments, des idées, des sons, des images, des choses d'ici, des choses d'ailleurs. Tant qu'à la fin l'expression «mime de génie» qu'on lui a si souvent appliqué, semble d'une affligeante faiblesse. Max Jacob ne «mime»pas plus qu'il ne dissèque ou ne dépeint les «autres» ; il les fait se fondre en lui comme il se fond en eux. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il en va du Christ dont il eut la vision dans l'obscurité d'un cinéma puis «sur le mur de la pauvre chambre» comme il en va des personnages réels, sinon réalistes, dont il intercepte le courrier dans son Cabinet Noir et dont chacun est une de ses hypostases ; je tiens, en revanche, que tout Max Jacob ou presque s'explique par le don osmotique qu'il a reçu et qu'il a su exploiter avec autant de lucidité que d'ingénuité en un «laboratoire central» où l'athanor verbal de cet occultiste nourri de mystique juive et de Tradition universelle, venu à la religion catholique par besoin d'amour, s'alimentait des plus élémentaires équations populaires aussi bien que des plus audacieuses spéculations spirituelles. «Les cercles se prennent par la taille, les cercles s'entourent, les cercles ne se prennent pas par le bas, les cercles m'entourent, les racines bougent, quelque chose est ébranlé.. », écrit-il dans un poème des Visions Infernales. Autant dire que, de l'homme au monde, il n'y a de distance que la largeur d'un rond dans l'eau et que l'angoisse du premier suffit à bouleverser le second tout entier.
«Une métaphysique du coq-à-l'âne» a dit Gabriel Bounoure. Pourquoi pas ? En vérité, il en va de tous les cercles, emboîtages et labyrinthes qui, pareillement, constituent la vie psychique de l'homme, la société des hommes et le système nerveux du Cosmos, comme il en va, à la faveur d'une série insensible, osmotique, de calembours entre la lettre et l'esprit, le signe et la chose, la rime universelle du Verbe et la réalité «qui ne rime à rien», des «manèges» qui se mettent en ménage, de «l'artillerie du Sacré Cœur» qui «canonise» Paris ou encore du poète éminemment cultivé, à la fois «particulariste, phonographique et protéiforme» qui devient à sa guise Monsieur Milliardaire ou la fille de la mercière, à moins qu'il ne se préfère en chaisière ou en rat d'hôtel.
Et que dire de cet extraordinaire «j'suis l'bouquet, j'suis l'bouquet, j'suis l'bouc émissaire », chantonné par Max Jacob quelques jours avant son arrestation par la Gestapo, sinon que cette prescience sarcastique doit tout à l'étrange vie oraculaire que les poètes ont toujours plus ou moins obscurément reconnue au langage - à l'instar des prêtres de l'ancienne Egypte, ces spécialistes des «jeux de mots» sacrés- et que l'auteur du Cornet à Dés ne cessa de consulter, sa vie durant, en toute connaissance de cause.
Il faut déclarait André Breton «obliger les mots à livrer leur vie secrète et à trahir les mystérieux commerce qu'ils entretiennent en dehors de leur sens». On croit déjà entendre nos tout récents linguistes-structurallistes et tant mieux s'ils se mêlent de ces choses, même s'il y a beaucoup à craindre d'une science qui, comme les autres, ramène implicitement tout mystère à un problème à résoudre et ne saurait d'aucune façon admettre que l'intuition osmotique des poètes la puisse battre sur son propre terrain technique. Comme il se méfiait des pompeux chartistes surréalistes, qui par ailleurs lui devaient tant, Max Jacob se fût beaucoup méfié de ces gens-là, lui pour qui l'admirable formule de Valéry, «le son m'enfante», exprimait une vérité qui décourage toute explication. Savoir que c'est la logique divine qui se dissimule sous le «mystérieux commerce des mots» et que c'est l'homme de foi, non l'homme de science qui a quelque chance de retrouver, de glissements en glissements analogues, autant dire osmotiques, le sens initial d'un verbe créateur éparpillé en innombrables assonances par le verbe de ses créatures.
La lutte contre l'asphyxie permanente menée par Marcel Proust à force de pages aux larges reprises de souffle n'apparaît pas sans analogie avec celle d'une autre sorte soutenue par Max Jacob dont la phrase ne cesse de taper au carreau. Malgré les grands messages de littérature qu'ils émettaient à la verticale, l'un et l'autre ont vécu comme quelqu'un resté ailleurs, avec l'obsession de la paroi, du mur incassable dont la transparence fait croire que l'espace est libre. On se sent muet pour des sourds. On est sourd pour des muets… Il suffit que Swann, mal épousseté des «deux coups hésitants de la clochette» du jardin de Combray, dînant chez les Proust, réamidonne le relatif laisser-aller quotidien pour que Marcel doive renoncer «au baiser fragile et précieux» de sa mère. Lui non plus ne savait se séparer de ceux qu'il aimait sans l'entremise des rites ou des fantômes : «et il me fallut partir sans viatique, il me fallut monter chaque marche de l'escalier, comme dit l'expression populaire, à contrecœur, montant contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère, parce qu'elle ne lu avait pas en l'embrassant, donné licence de le suivre». Il suffit d'une foule brouillonne, d'un home vieillissant : « qui a vu le crapaud traverser une rue ? C'est un tout petit homme : une poupée n'est pas plus minuscule »
L'occupation. Une place d'Orléans. L'autocar surchargé partant pour Saint-Benoît dont la nuit, déjà, efface la hauteur. Max, lui aussi privé d'adieux, n'ayant à retenir contre lui que sa propre chaleur. Jean Rousselot conte ce souvenir, dérisoire et poignant comme les mauvais rêves qui, eux, au moins, trouvent le salut à temps, dans les inévitables armistices du réveil.

CE SOIR- LA


Ce soir-là ayant appris qu'il était venu à mon bureau pendant mon absence et qu'il devait repartir le soir même, je me hâtai vers l'esplanade balayée par les vents froids, vaguement éclairée par des phares camouflés des autobus prêts au départ et au fond de laquelle la façade ruisselante de pluie de la cathédrale ressemblait à une immense falaise de glaise percée de grottes sombres.

L'eau glaçait tout à l'entour : les quelques morceaux de bitume, de bois ou de fer arrachés à la nuit, l'angle désert d'une rue, le volet mal joint d'une boutique, la carapace ventrue d'un car et pareillement, la vitre enfumée à travers laquelle je cherchais des yeux mon ami, qui m'apparut enfin, tassé tout au fond, écrasé par une cohue bruyante et brutale qui s'efforçait de se caser avec force bourrades et invectives.
Je heurtais vainement cette vitre pour attirer son attention : le vacarme était tel autour de lui qu'il ne pouvait m'entendre. Il semblait d'ailleurs totalement étranger à toute cette agitation et, rencogné dans son siège à dossier de métal, frileusement drapé dans sa pèlerine à boucles d'argent, fixait je ne sais quel point de la nuit pluvieuse à travers la vitre opposée.
Je le contemplais longuement, perdu sans nul doute dans une de ses méditations profondes dont il avait toujours la clé.
Une tristesse insurmontable, une horrible sensation d'impuissance, pareille à celle qu'on éprouve dans les rêves, m'envahissait peu à peu tandis que je le dévisageais à son insu, le vieil homme dont le masque plus creusé plus ridé que jamais dans la louche clarté des plafonniers couverts de peintures jaune, se détendait, s'affaissait, se livrait pour tout dire, devenait ce visage sans témoins, sans juges, que chacun de nous retrouve dans la solitude, et auquel il se hâte, pour affronter les hommes, de substituer un masque de bonne, d'hypocrite compagnie.

Comme j'aurais volontiers brisé ce carreau, touché l'épaule du voyageur immergé dans sa tristesse et qui heurtait peut-être les bas-fonds où gîtent le désespoir et la hantise de la mort ! Briserais-je cette vitre ?
Hurlerais-je jusqu'à ce qu'il m'entende, le nom de mon ami ? Hélas ! Nous acceptons trop bien, une fois pour toutes, d'être «raisonnables» pour oser, un beau jour, un geste comme celui-là, même s'il nous est dicté par une nécessité plus impérieuse que la faim : tire-t-on le signal d'alarme parcequ'on a cru voir un fantôme sur le marchepied du wagon ?
Enfin se produisit le hasard que j'espérais : Max, un instant distrait de sa rêverie, tourna la tête de mon côté et me reconnut à travers la vitre. Sa figure se raffermit sur-le-champ, «repassa sous son contrôle» et s'illumina d'un sourire. Nous essayâmes alors d'échanger quelques mots, mais les pétarades des moteurs et les criailleries des gens couvrirent notre voix.

Max s'agitait, s'énervait : je le vis se lever à demi, puis se laisser retomber sur son siège avec un geste découragé : la foule était beaucoup trop dense pour qu'il pût essayer de gagner la sortie. Alors, il écrasa son visage contre le carreau et me cria quelque chose que je ne saisi pas. En même temps la buée de son haleine avait recouvert la vitre et il frotta rageusement pour que nous puissions de nouveau nous voir.
A mon tour, je m'efforçai, sans mieux y parvenir, de me faire entendre et je vis la consternation se peindre sur ses traits, puis une grosse larme se former dans chacun de ses yeux. J'étais au désespoir : cette entrevue gâchée n'était-elle pas tragique tout autant que grotesque ? Ainsi, pensais-je les hommes sont-ils éternellement séparés par l'orgueil et l'ignorance et s'efforcent de communiquer entre eux, de se comprendre et de s'aimer.
J'avais surtout l'horrible sensation que cette séparation-à laquelle une légère violence eût permis de mettre fin, mais il n'y fallait pas songer !-était l'annonciation, le symbole d'une autre séparation-éternelle celle-là-, que je ne reverrais plus que je n'entendrais plus jamais cet homme engoncé dans la bure de son destin, qui avait à me dire, à me transmettre je ne sais quelle parole, quel message d'une extrême importance que je ne savais pas, que je ne voulais peut-être pas entendre…
Les vrombissements du moteur devenaient plus assourdissants encore : la porte à glissière se fermait, comprimant les derniers voyageurs qui avaient réussi à se hisser dans le car ; le lourd véhicule démarrait dans une tempête de cris et d'explosions ; dans un instant, il prendrait de la vitesse, disparaîtrait dans l'averse ténébreuse, emportant cet homme dont je n'aurais surpris le visage profond que pour le perdre aussitôt-et peut-être à jamais !
Je me mis à courir dans les flaques à hauteur de la vitre ruisselante derrière laquelle Max pleurait ses déchirantes larmes de vieillard et, comme la voiture accélérant, me dépassait et s'enfonçait dans le noir, je le vis dessiner sur lui-même et me dédier un large signe de croix.

Jean Rousselot


 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire