dimanche 21 août 2011

Mandalay

Felice Beato * Femme Birmane au cigare, à Mandalay

A Moulmein près de la vieille Pagode, regardant la mer à l'est,
Est assise une jeune Birmane, et je sais qu'elle pense à moi;
Car il y a du vent dans les palmiers, et les clochettes du temple disent:
"Reviens-t-en, soldat Britannique; reviens-t-en à Mandalay!"
Reviens-t-en à Mandalay,
Où la vieille Flottille est en panne:
N'entends-tu pas le lourd travail des aubes de Rangoon à Mandalay?
Sur la route de Mandalay,
Où jouent les poissons volants,
Et L'aurore se lève comme l'orage, en Chine, de l'autre côté de la Baie!

Son cotillon était jaune et son petit bonnet était vert,
Et son nom était Supi-yaw-lat-, exactement le même que celui de la reine épouse du roi Thibaud,
Et la première fois que je la vis, elle fumait dans un fume-cigare blanc,
Et gaspillait des baisers chrétiens au pied d'une idole païenne;
Idole repue faite de boue_
Qu'ils appelaient le Grand Dieu Boudd_
Brave petite, comme elle s'en souciait des idoles quand je l'embrassais sur place!
Sur la route de Mandalay...

Quand la bruine recouvrait les rizières et que le soleil descendait lentement,
Elle prenait son petit banjo et elle chantait "Kulla-lo-lo!"
Son bras sur mon épaule et sa joue contre ma joue
Nous regardions les vapeurs et les hathis* empilant le teck.
Elephants empilant le teck
Dans la crique boueuse, boueuse,
Où le silence pesait si lourd qu'on osait à peine parler!
Sur la route de Mandalay...

Mais tout cela, c'est table rase derrière moi. Il y a bien longtemps et c'est très loin,
Il n'y a pas de bus entre Bank et Mandalay;
Et j'apprends ici, à Londres ce que disent les vétérans:
"Si vous avez entendu l'appel de l'Orient, vous n'aurez jamais besoin de rien d'autre"
Non! vous n'aurez besoin de rien d'autre
Que ses fortes senteurs d'épices,
Et du soleil et des palmiers et des clochettes du temple qui tintent
Sur la route de Mandalay...

Je suis fatigué d'user mes semelles sur ces pavés râpeux,
Et cette fichue bruine Engliche réveille la fièvre dans mes os;
Même si je me promène avec cinquante bonnes, de Chelsea au Strand,
Elles parlent abondamment d'amour, mais Dieu, qu'en connaissent- elles?
Visage bovin, mains sales,
A l'Ordre! Qu'en connaissent-elles?
J'ai une jeune fille plus nette, plus douce, dans un pays plus propre et plus vert!
Sur la route de Mandalay...

Emmène-moi quelque part à l'est de Suez où le meilleur est comme le pire,
Où il n'y a pas de dix commandements et où tout homme peut boire jusqu'à plus soif;
Car les clochettes du temple appellent, et c'est là-bas que je voudrais être_
A Moulmein près de la vieille Pagode, regardant paresseusement la mer;
Sur la route de Mandalay,
Où la vieille Flottille est en panne,
Avec l'infirmerie sous le taud quand nous allâmes à Mandalay!

O la route de Mandalay,
Où jouent les poissons volants,
Et l'aurore se lève comme l'orage, en Chine, de l'autre côté de la Baie!

(Translated by Gilles de Sèze
Ndt *Eléphants de travail

Bagan ancient city in the Mandalay Division of Myanmar, on the eastern bank of the Ayeyarwady River

Kipling, Rudyard (1865-1936), écrivain britannique.

 

Rudyard Kipling
Rudyard Kipling

 

Kipling, fils du conservateur du musée de Lahore, naquit le 30 décembre 1865 à Bombay, en Inde. À l'âge de six ans, il fut envoyé en pension en Angleterre pour recevoir une éducation britannique. Il y vécut cinq années malheureuses, qu'il évoqua plus tard dans Stalky et Cie (1899) et dans la Lumière qui s'éteint (1891).


En 1882, il retourna en Inde où, jusqu'en 1889, il se consacra à l'écriture de nouvelles pour la Civil and Military Gazette de Lahore. Il publia ensuite Chants des divers services (1886), des poèmes satiriques sur la vie dans les baraquements civils et militaires de l'Inde coloniale, et Simples Contes des collines (1887) un recueil de ses nouvelles parues dans divers magazines. C'est par six autres récits, consacrés à la vie des Anglais en Inde et publiés entre 1888 et 1889, que Kipling se fit connaître.


Kipling fit après cette période de longs voyages en Asie et aux États-Unis, où il épousa Caroline Balestier, en 1892, et où il écrivit le Livre de la jungle (1894). Il vécut pendant une courte période dans le Vermont, puis, en 1903, s'installa définitivement en Angleterre. De ses nombreuses oeuvres, beaucoup devinrent très populaires.


Rudyard Kipling fut le premier écrivain anglais à recevoir le prix Nobel de littérature (1907). Il mourut le 18 janvier 1936, à Londres.

 

 

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