dimanche 7 août 2011

Paroles...

La genèse de la musique


Theodorakis avec Sajonmaa et Pandis sur la tombe de Neruda (93)

par Mikis Theodorakis

Je suis parti au Chili en 1971 sur invitation du gouvernement de Salvador Allende.

A cette époque-là, je vivais en exil et j'étais président du »Front Patriotique« contre la dictature en Grèce.

Le peuple du Chili m'a fortement impressionné. De tous les peuples que je connais, le peuple chilien est le plus proche du peuple grec, par son caractère et par son tempérament, Nous nous ressemblons avec toutes nos faiblesses, mais aussi nos forces qui sont l'enthousiasme, la foi, le pathétique, la fraternité. J'ai tout de suite reconnu dans le Chili ma seconde patrie. »Canto General« est pour moi comme un évangile de notre temps.

Neruda y révèle son âme de combattant. Son oeuvre saisit les événements historiques de son pays de façon immédiate. Elle est sensée aider les hommes à vaincre des temps de crise et à imposer le droit. Neruda, délibérément se met au service de la révolution des peuples pour la liberté, l'indépendance et la démocratie.



Lors d'un concert à Valparaiso, un groupe de compositeurs chiliens me présentaient la mise en musique de poèmes de Pablo Neruda qu'ils avaient réalisée. Après mon concert, je leur ai promis, dans un entretien derrière la scène, que je leur présenterais dans un délai d'un année une interprétation musicale du »Canto General«. Reçu par Salvador Allende, je lui racontai que j'avais entendu le »Canto General« et que je voulais le mettre en musique. Cette idée enthousiasma immédiatement le président chilien, et, comme je ne comprenais pas l'Espagnol, je lui demandai avec quel poème commencer, et Allende lui-même marqua d'un crayon bleu les poèmes qui, à son avis, se prêtaient le mieux à une mise en musique.

Après mon retour à Paris, j'ai tout de suite commencé avec la mise en musique des deux premiers poèmes: »Amor America« et »Vegetaciones«. J'ai passé l'été avec ma famille au Cap d'Agde, un lieu à la Méditerranée qui me rappelle beaucoup la Grèce. C'est là que j'ai continué mon travail et je me suis tenu à l'ordre des poèmes de Neruda. En peu de jours sont nées ainsi les esquisses pour »Algunas bestias«, »Vienen los pajaros«, »Libertadores«, »America insurrecta«, »Voy a vivir« et »A mi partido«.

De retour à Paris, le travail politique pour la résistance contre le régime des colonels en Grèce et mes obligations artistiques m'accaparaient tellement que je ne pouvais mettre sur papier que le matériel mélodique du »Canto«. A la même époque, j'écrivis à Yannis Didilis et le priai de quitter la Grèce et de venir chez moi à Paris pour assumer la direction de mon orchestre populaire. Nous donnions alors presque en permanence des concerts en Europe, en Amérique et en Australie, et le reste du temps, nous le passions dans les studios, pour faire des enregistrements de disques, de films, d'émissions pour la radio et la télévision. J'avais urgemment besoin de quelqu'un qui connaissait à fond ma musique et qui pouvait bien l'interpréter, et pour cela il n'y avait personne d'aussi compétent que Didilis. Il est donc venu un jour à Paris, sa femme et sa fille ont suivi plus tard. Ils ont loué un appartement au Quartier Latin, près de chez nous, et nous nous sommes plongés dans le travail.
Le premier soir déjà, il voulut entendre toutes les nouvelles oeuvres que j'avais écrites depuis notre séparation qui remontait à la veille du coup d'Etat du 21 avril 1967. Quand nous en arrivâmes au »Canto General«, il me demanda ce que j'avais l'intention d'en faire. »Rien, lui dis-je, car comme tu vois, j'ai trop de travail pour le moment.« - »Alors ce sera moi qui le travaillerai avec les chanteurs et ton orchestre, car ceci est ta plus grande oeuvre.«

Notre orchestre était composé des trois muiciens du bouzouki, Thanassis Sarellas, Archille Kostoulis et Andonis Polemitis, des deux guitaristes Nikos Maniatis et Nikos Moraitis, d'un contrebassiste et du batteur Gérard Berlioz, deux Français, les deux seuls d'ailleurs qui aient su lire les notes. Les chanteurs étaient Maria Farantouri, Arja Saijomaa et Petros Pandis.

Didilis se mit au travail depuis le piano. Je crois qu'il n'a pas quitté la maison dans les trois mois qui suivirent. Finalement, il réussit malgré tout à apprendre aux musiciens, phrase par phrase, une oeuvre riche en rythmes inaccoutumés et en tous points »anormale« pour des musiciens populaires. Ils devaient tout apprendre par coeur, acoustiquement.

En été 1972, j'étais de nouveau au Cap d'Agde. J'étais parti en cheval avec mes enfants en Camargue. En rentrant, ma jument s'est emballée. Etait-ce parce qu'elle avait senti l'écurie, je ne le sais pas; toujours est-il que je me suis retrouvé sur le sol. Je n'avais, par chance, rien de cassé, mais j'ai eu des bleus partout.
J'ai attrapé de fortes fièvres et ne pouvais plus bouger. C'est ainsi que m'ont trouvé les musiciens qui venaient chez moi pour les répétitions. Je dois dire que mon état les a bien amusés, ou plutôt, inquiétés, surtout que nous voulions partir, quinze jours plus tard, en Israël, en Tunisie et en Amérique du Sud...

Je commençai néanmoins les répétitions avec les musiciens excellemment préparés par Didilis à l'endroit même où j'avais, un an auparavant, esquissé la partition. Nous travaillions d'abord »Amor America«, chanté par Maria Farantouri, »Voy a vivir« par Pandis, »Vegetaciones« et »Vienen los parajoros« par Arja Saijonmaa. En Israël, nous avons testé l'effet de ces chants, en les présentant séparément. En même temps nous travaillions les autres chants. Quand nous arrivions à Buenos Aires, nous étions à même de présenter toutes les musiques que j'avais composées. En hiver 1972, Arja est venue un matin chez moi et m'a lu une traduction de »United Fruit«. J'ai immédiatement commencé à mettre le poème en musique, et peu de temps après, Arja l'a présenté lors d'un concert en Australie. De retour à Paris, nous invitâmes Pablo Neruda pour venir écouter, dans un studio de la rue Poliveau, son oeuvre mise en musique. Il vint avec sa femme, se mit tranquillement dans un coin et suivit les répétitions pendant toute la soirée.

Le lendemain, je reçus une invitation à un d«ner à l'ambassade du Chili de la part de Neruda, en sa qualité d'ambassadeur. Durant le repas, nous nous sommes entretenus avant tout du »Canto«. Il semblait avoir pris goût à ma musique. Il prit une édition reliée en vert de son oeuvre et y inscrivit avec un crayon vert une dédicace très flatteuse pour moi, puis il dit: »J'aimerais bien que tu composes encore une musique sur ces poèmes, afin qu'une oeuvre poétique complète en résulte«, et il mit des croix à côté des titres. C'est ainsi que sont nées encore les musiques de »Emiliano Zapata«, »Lautaro« et »Sandino«.

En été 1973, nous allions de nouveau partir en tournée en Amérique du Sud. Entre-temps, Arja Saijonmaa avait été remplacée par Aphroditi Manou qui reprit ses chants et de surcro«t »Algunas bestias«.

Un matin, Neruda m'appela à l'ambassade. Je m'y rendis sur-le-champ.
»Je dois retourner au Chili, me dit-il. Il y a des problèmes m'a fait savoir Allende qui exigent ma présence dans mon pays...« Nous nous sommes quittés avec la promesse de nous retrouver dans quelques semaines au Chili.

Un peu plus tard, mon imprésario à Paris, Norbert Gamsohn, eut des nouvelles de Neruda. Il nous demanda si nous étions d'accord qu'il participe à nos concerts en Amérique du Sud. Bien évidemment nous étions heureux de dire »oui« et nous nous sommes donné rendez-vous au gigantesque »Luna Park« de Buenos-Aires.
A notre arrivée, nous appr«mes que le stade affichait complet pour toute une semaine. Neruda, cependant, n'était pas arrivé.

En première partie de concert, nous donnions avec un succès triomphal sept chants du »Canto General«. Immédiatement après le concert, je téléphonai à Neruda. Il était chez lui à Isla Negra sur la côte chilienne. Ce fut la dernière fois que j'entendis sa voix.

»Notre oeuvre a eu un succès triomphal.« - »Envoie-moi un enregistrement!« - »Le public vous a toujours réclamé, pourquoi n'êtes-vous pas venu?« - »Je suis navré, mais les rhumatismes me clouent au lit. Je vous promets d'être le semaine prochaine dans le stade de Santiago. Je ferai une lecture...«

Neruda croyait qu'il avait des rhumatismes, en fait, il souffrait de la leucémie.
Peu avant que nous allions partir pour le Chili, la prochaine étape de notre tournée, le secrétaire personnel d'Allende, Monsieur Tejes, me téléphona: »Vous ne pouvez pas venir maintenant. Nous avons divers problèmes que nous devons d'abord résoudre. Nous vous attendons dans un mois...« C'est ainsi que nous sommes d'abord partis au Vénézuéla, où nous appr«mes la nouvelle du coup d'Etat au Chili.
Quelques semaines plus tard, ou était-ce quelques jours, je ne m'en souviens plus exactement, toujours est-il que nous étions au Mexique, un autre choc allait nous bouleverser: NERUDA ETAIT MORT!

Le même jour, nous participâmes à une énorme démonstration au centre-ville de Mexico et inaugurâmes le soir à l'Opéra une nouvelle série de concerts, avec lesquels nous rendions attentifs aux destinées de la Grèce, qui souffrait encore sous la junte, et du Chili, et qui, en même temps, étaient dédiés à la mémoire du grand poète et révolutionnaire.

Nous avions joué des dizaines de fois dans des dizaines de pays le »Canto General« dans sa version originale pour accompagnement d'orchestre populaire. C'est alors qu'est né en moi très lentement le souhait de m'en occuper encore une fois de façon intense, afin de lui donner sa version définitive. En hiver 1973/74, toujours à Paris, je commençai à réaliser l'arrangement orchestral. En retravaillant les sept premières parties, je n'ai curieusement pas pris en considération »Amor America«.
Pour réduire les frais qui sont toujours un cauchemar, j'ai essayé de limiter autant que possible le nombre des instruments et des musiciens, ce qui revenait à dire, que je maintenais la même distribution pour tous les morceaux.

Ayant essayé toutes les possibilités, je me suis décidé pour une version avec choeurs, deux pianos, trois guitares, une contrebasse et six percussionnistes qui devaient jouer chacun un grand nombre d'instruments. Quand j'avais fait le premier arrangement orchestral pour les sept premiers morceaux, j'avais utilisé aussi trois bouzoukis. J'ai remplacé ceux-ci dans l'arrangement des six derniers morceaux par trois flûtes parce qu'il est, surtout à l'étranger, souvent difficile de trouver des musiciens du bouzouki. Il est cependant loisible au chef de choisir entre flûtes et bouzoukis.

En septembre 1974, les quatre premiers morceaux ont été créés à la Fête de l'Humanité avec les solistes Maria Farantouri, Petros Pandis, Lakis Karnezis, le Choeur National de France sous la direction de Jacques Grimbert, un orchestre de musiciens français, dont les Percussions de Strasbourg, et le pianiste Alberto Neuman. En été 1975, après la chute de la dictature en Grèce, des productions des sept premières parties ont eu dans la même distribution dans les stades de Karaiskakis, Panathinaikon, Kautzsantzoglio et Panaheikis. Yannis Smirneos y a même réalisé une prise en direct »open air«, ce qui constituait une performance. Mais, j'ai dû attendre l'hiver 1980/81, avant de pouvoir, toujours à Paris, terminer les compositions et les orchestrations des derniers cinq morceaux: »Amor America«, »Sandino«, »Lautaro«, »Zapata« et »A mi partido«, et, bien sûr mon »Requiem« pour Pablo Neruda, par lequel, je crois avoir exprimé, en quelques vers seulement que j'ai écrits en hommage au grand poète, ma philosophie et toute mon amertume sur l'oppression et l'asservissement de toutes les valeurs spirituelles contemporaines par des régimes affreux.

J'avais la chance de découvrir l'excellente chorale de St. Jakob à Stockholm sous la direction de Stefan Sköld. J'en dois la connaissance à Ingmar Rhedin, le traducteur suédois d'«Axion Esti«, et à son grand amour pour mon oeuvre.

Avec le talentueux chef d'orchestre grec, Alexandre Myrat, comme assistant et chef des choeurs, nous sommes allés en Suède. Après deux semaines de répétitions, nous y avons donné notre premier concert au Luna Park, pour partir ensuite vers les centres musicaux d'Europe: cent choristes, garçons et filles, quinze musiciens, deux chanteurs, trois chef d'orchestre, les techniciens, les ingénieurs du son et l'imprésario en deux bus... Nous les avons dénommés les bus de la musique, de la paix et de l'amitié. Stockholm, Malmö, Hannovre, Hambourg, Berlin, Stuttgart, Munich, Mayence, Bruxelles, Paris et Lyon ont été les étapes de cette tournée. C'est au cours du concert au Hall Olympique de Munich qu'a été réalisé l'enregistrement intégral de la partition.

Entre-temps, le »Canto General« a été réalisé dans sa version définitive par le Choeur et l'Orchestre de la Radio de Berlin-Est, par des musiciens du Nicaragua, par différents choeurs cubains à La Havane et, début décembre 81 par les Choeurs et l'Orchestre de la Télévision de Helsinki, avec Arja Saijonmaa, comme soliste.*)
J'ai dédié le »Canto General« à mon cher ami et collaborateur Yannis Didilis, car sans lui, l'oeuvre serait toujours enterrée sous mes esquisses musicales et attendrait encore la main qui la sortirait à la lumière.

© Mikis Theodorakis & Guy Wagner
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*) Notes (GW): Depuis les réalisations du début des années 80, l'oeuvre a connu sa création aux Etats-Unis en août 1985, avec Margaret Pikes, Petros Pandis, les Choeurs et l'Orchestre de Stefan Sköld; une réalisation bulgare de la même époque avec Natalia Peveva et Stefan Soblev, le Choeur et l'Orchestre Nationaux de Bulgarie, sous la direction de Georgi Robev, a paru sur disques »Balkanton«, une autre réalisation avec Nelly Freyda et Marius Monkou, direction: Jan Lameris, a également été diffusée sur disque, tout comme celle du »Sängerhaufen« de Hamburg, dirigé par Irmgard Schleier, avec Arja Saijonmaa et Petros Pandis, alors que le remarquable enregistrement en studio par Alexandra Papadijakou et Francisco Voutzinos, le Rundfunk Chor Berlin et un orchestre de studio, sous la direction de Loukas Karytinos, a servi de bande sonore pour un »poème pour danseurs«, dans une chorégraphie de Harald Wandtke, créé le 13 mai 1989 à Berlin-Est.
En avril 1993, vingt ans après qu'il devait être donné à Santiago, le »Canto General« de Neruda et de Theodorakis a été enfin créé au Chili, avec Arja Sajonmaa et Petros Pandis en solistes, pour fêter le retour à la démocratie du pays.

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