vendredi 19 août 2011

Voyage en Rimbaldie....

Jadis, si je me souviens bien... (Mille mercis à Monsieur Ogre pour toute cette série sur la Rimbaldie, documentée avec de magnifiques photographies... j'espère que quelques amoureux de Rimbaud, comme moi, vous retrouverons avec plaisir sur votre blog pour ce merveilleux voyage.....)



Chapitre 1.



Arthur Rimbaud par Étienne Carjat en 1871



[...] Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s'allument dans le soir. Ma journée est faite ; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux. Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé. Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève.


A, Rimbaud ; Une saison en enfer ; Mauvais sang ; avril-août 1873



[...]J'espère bien aussi voir arriver mon repos avant ma mort. Mais d'ailleurs, à présent, je suis fort habitué à toute espèce d'ennuis ; et si je me plains, c'est une espèce de façon de chanter. [...]
Aden, 10 juillet 1882


Quartier d'Aden vers 1880


[...] Aden est un roc affreux, sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne. on boit l'eau de mer distillée. La chaleur y est excessive, surtout en juin et septembre qui sont les deux canicules. La température constante, nuit et jour, d'un bureau très frais et très ventilé est de 35 degrés. [...]



Aden, 25 août 1880




La maison Bardey, où travaillait Rimbaud, vers 1880

[...] Vous ne voudriez pour rien au monde vivre de la vie que je mène ici : on vient en croyant gagner quelque chose, mais un franc d'ailleurs en vaudrait 5 ici. On ne reçoit aucuns journaux, il n'y a point de bibliothèques ; en fait d'Européens, il n'y a que quelques employés de commerce idiots, qui mangent leurs appointements sur le billard, et quittent ensuite l'endroit en le maudissant. Le commerce de ces pays était très bon, il n'y a encore que quelques années. Le principal commerce est le café dit moka : tout le moka sort d'ici, depuis que Moka est désert. Il y a ensuite une foule d'articles, cuirs secs, ivoires, plumes, gommes, encens, etc., etc., etc., et l'importation est aussi très variée. [...]

Aden, le 14 avril 1885




L'Hôtel de l'Univers à Aden, vers 1880

[...] Vous ne vous figurez pas du tout l'endroit. Il n'y a aucun arbre ici, même desséché, aucun brin d'herbe, aucune parcelle de terre, pas une goutte d'eau douce. Aden est un cratère de volcan éteint et comblé au fond par le sable de la mer. [...]

Aden, le 28 septembre 1885




"Avant déjeuner à Sheikh-Othman". Debout, à gauche (sans "couvre-chef"), A. Rimbaud





Monsieur,
Je voyage dans les pays Gallas (Afrique orientale] et, m'occupant en ce moment de la formation d'une troupe de chasseurs d'éléphants, je vous serais très réellement reconnaissant de vouloir bien me faire renseigner, aussi prochainement que possible, au sujet suivant : Y a-t-il une arme spéciale pour la chasse à l'éléphant ? Sa description ? Ses recommandations ? Où se trouve-t-elle ? Son prix ? La composition des munitions, empoisonnées, explosibles ?
Il s'agit pour moi de l'achat de deux armes d'essai telles, -et, possiblement, après épreuve, d'une demi-douzaine. [...]


Aden, 22 janvier 1882





Harar, vers 1885. Photo de Phillip Paulitschke.


[...] Je suis arrivé dans ce pays après vingt jours de cheval à travers le désert Somali. [...] Je suis ici dans les Gallas. [...]

Harar, 13 décembre 1880







Harar ; Le marché de la viande ; mission Duchesne-Fournet.




[...] Il ne faut pas croire que ce pays-ci soit entièrement sauvage. Nous avons l'armée, artillerie et cavalerie, égyptienne, et leur administration. Le tout est identique à ce qui existe en Europe ; seulement, c'est un tas de chiens et de bandits. Les indigènes sont des Gallas, tous agriculteurs et pasteurs : gens tranquilles, quand on ne les attaque pas. Le pays est excellent, quoique relativement froid et humide ; mais l'agriculture n'y est pas avancée. [...]

Harar, le 15 février 1881




Aden ; Maison César Tian, vers 1880 ; le triage du café.




[...] Je reviens de l'intérieur, où j'ai acheté une quantité considérable de cuirs secs.
J'ai un peu la fièvre à présent. Je repars dans quelques jours pour un pays totalement inexploré par les Européens ; et, si je réussis à me mettre décidément en route, ce sera un voyage de six semaines, pénible et dangereux, mais qui pourrait être profitable. -Je suis seul responsable de cette petite expédition. J'espère que tout ira pour le moins mal possible. [...]

Harar, le 2 juillet 1881
Harar ; Le Faras Magala vu depuis l'église orthodoxe. A droite, la factorerie Bardey ou travailla A. Rimbaud. Photographie, Bidault de Glatigné, 1889

[...] Il est arrivé une troupe de missionnaires français ; et il se pourrait que je les suivisse dans les pays jusqu'ici inaccessibles aux blancs, de ce côté. [...]

Harar, dimanche 16 avril 1881
*
[...] Pour moi, je compte quitter prochainement cette ville-ci pour aller trafiquer dans l'inconnu. [...] Je vais acheter un cheval et m'en aller. [...]

Harar, 4 mai 1881

*

[...] Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie ; et heureusement que cette vie est la seule, et que cela est évident, puisqu'on ne peut s'imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celle-ci ! [...]

Harar, 25 mai 1881


*

[...] L'important et le plus pressé pour moi, c'est d'être indépendant n'importe où. [...]

Aden, 16 novembre 1882






Femme Galla. Photographie, Bidault de Glatigné, 1889




[...] Mais, à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l'Europe. [...] Je puis disparaître, au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais.

Harar, 6 mai 1883



*

[...] Ma vie ici est donc un réel cauchemar. Ne vous figurez pas que je la passe belle. Loin de là : J'ai même toujours vu qu'il est impossible de vivre plus péniblement que moi. [...]

Aden, 5 mai 1884



*

[...] Je suis d'ailleurs toujours mal habillé ; on ne peut se vêtir ici que de cotonnades très légères ; Les gens qui ont passé quelques années ici ne peuvent plus passer l'hiver en Europe, ils crèveraient de suite par quelque fluxion de poitrine.[...]
En tous cas, ne compter pas que mon humeur deviendrait moins vagabonde, au contraire, si j'avais le moyen de voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le monde est très grand et plein de contrées magnifiques que l'existence de mille hommes ne suffirait pas à visiter. [...] Enfin, le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation. [...]


Aden, le 15 janvier 1885


Arthur Rimbaud, par lui-même ; Harar, 1883

[...] Ces photographies me représentent, l'une, debout sur une terrasse de la maison, l'autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. [...]
Harar, le 6 mai 1883

Nuit de l'enfer...




Chapitre 2





Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Arthur Rimbaud ; Ma bohème (1870)









Cher Monsieur Franzoj,
Excusez-moi, mais j'ai renvoyé cette femme sans rémission.
Je lui donnerai quelques thalers et elle partira s'embarquer par le boutre qui se trouve à Rasali pour Obock, où elle ira où elle veut.
J'ai eu assez de cette mascarade devant moi.
Je n'aurais pas été assez bête pour l'apporter du Choa, je ne le serai pas assez pour me charger de l'y remporter.
Bien à vous.


[septembre 1885]




La compagne de Rimbaud à Aden en 1885 (cliché Ottorino Rosa)


Je soussigné, Pierre Labatut, négociant au Choa (Abyssinie), déclare m'engager à payer à M. Arthur Rimbaud, dans le délai d'un an, ou plus tôt, à partir de la date du présent, la somme de 5 000 dollars Marie-Thérèse, valeur reçue comptant à Aden à ce jour, et je prends à ma charge tous les frais du dit sieur Rimbaud, lequel se rend au Choa avec ma première caravane.


Pierre Labatut
Aden, le 5 octobre 1885




Djibouti - "Au café de la Paix"


Djibouti - Chargement d'une caravane près de la douane

Chers amis,
Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement à Tadjoura, sur la côte du Dankali annexée à la colonie d'Obock.
J'ai quitté mon emploi d'Aden, après une violente dispute avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m'abrutir à perpétuité. J'ai rendu beaucoup de services à ces gens ; et ils s'imaginaient que j'allais, pour leur plaire, rester avec eux toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir ; mais je les ai envoyés au diable, avec leurs avantages, et leur commerce, et leur affreuse maison, et leur sale ville ! Sans compter qu'ils m'ont toujours suscité des ennuis et qu'ils ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin, qu'ils aillent au diable !...
Ils m'ont donné d'excellents certificats pour les cinq années.
Il me vient quelques milliers de fusils d'Europe. Je vais former une caravane, et porter cette marchandise à Ménélik, roi du Choa.
La route pour le Choa est très longue : deux mois de marche presque jusqu'à Ankober, la capitale, et les pays qu'on traverse jusque-là sont d'affreux déserts. Mais là-haut, en Abyssinie, le climat est délicieux, la population est chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n'y a là que quelques Européens, une dizaine en tout, et leur occupation est le commerce des armes, que le roi achète à bon prix. S'il ne m'arrive pas d'accidents, je compte y arriver, être payé de suite et redescendre avec un bénéfice de 25 à 30 mille francs réalisé en moins d'un an. [...]


Aden, le 22 octobre 1885


Obock - cliché L. Fournereau (1885)



Obock - cliché L. Fournereau (1885)


Reçu de M. A. Rimbaud la somme de huit cents dollars Marie-Thérèse, que je lui rembourserai dans le délai d'un an ou plus tôt (sans intérets).


Aden, le 23 novembre 1885
Pierre Labatut



Le puits de Tadjoura ; cliché de la mission Maindron (1887)




Guerriers Dankalis d'Obock ; cliché de la mission Maindron (1887)



Mes chers amis,
Je suis ici en train de former ma caravane pour le Choa. Ça ne va pas vite, comme d'habitude ; mais, enfin, je compte me lever d'ici vers la fin de janvier 1886. Je vais bien. [...]
Ce Tadjoura-ci est annexé depuis un an à la colonie d'Obock. C'est un petit village Dankali avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort, construit jadis par les Égyptiens, et où dorment à présent six soldats français sous les ordres d'un sergent, commandant le poste. On a laissé au pays son petit sultan et son administration indigène. C'est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves.
D'ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose ; et on ne passe qu'avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens, depuis que l'amiral anglais Hewett a fait signer à l'empereur Jean du Tigré un traîté abolissant la traite des esclaves, le seul commerce un peu florissant. Cependant, sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaux mieux.
N'allez pas croire que je sois devenu marchand d'esclave. Les marchandises que nous importons sont des fusils (vieux fusils à piston réformés depuis 40 ans), qui valent chez les marchands de vieilles armes, à Liège ou en France, 7 ou 8 francs la pièce. Au roi du Choa, Ménélik II, on les vend une quarantaine de francs. Mais il y a dessus des frais énormes, sans parler des dangers de la route, aller et retour. Les gens de la route sont les Dankalis, pasteurs bédouins, musulmans fanatiques : ils sont à craindre. Il est vrai que nous marchons avec des armes à feu et les bédouins n'ont que des lances : mais toutes les caravanes sont attaquées.
Une fois la rivière Hawache passée, on entre dans les domaines du puissant roi Ménélik. Là, ce sont des agriculteurs chrétiens ; le pays est très élevé, jusqu'à 3 000 mètres au-dessus de la mer ; le climat est excellent ; la vie est absolument pour rien ; tous les produits de l'Europe poussent ; on est bien vu de la population. Il pleut là six mois de l'année, comme au Harar, qui est un des contreforts de ce grand massif éthiopien. [...]

Tadjoura, le 3 décembre 1885

Harar ; Cliché Michal Te (2006)




[...] Enfin, l'homme compte passer les trois quarts de sa vie à souffrir pour se reposer le quatrième quart ; et, le plus souvent, il crève de misère sans plus savoir où il en est de son plan ! [...]
Tadjoura, 6 janvier 1886




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire