vendredi 2 septembre 2011

Lettre à mon frère qui n’est pas mort (...extrait)

Merci à Jean-Marc pour ce souvenir.....




Les médecins sont parfois poètes. Ils ont dit « insuffisance respiratoire ». Et ils sont tombés dans le mille : il ne pouvait plus respirer. Le monde, l’air, étaient trop durs à avaler. Alors il s’est arrêté. C’était un combat ancien, qu’il avait mené depuis longtemps. Avec ses poumons, sa voix, tout ce qui lui permettait de faire entrer en lui les images, les cigarettes, l’alcool, le parfum des filles. Et ce qui lui permettait aussi de raconter. « Il faut choisir entre vivre et raconter », disait Sartre. Il avait refusé de choisir.
Mais était-ce vraiment une « insuffisance » ? N’avait-il pas trop respiré, trop aspiré ? Un goulu, en somme. Qui ne s’attend pas à ce que la vie se dérobe, comme ça, sous ses pas. Un peu comme le pont d’un bateau quand la mer est grosse. Ou bien le plancher d’un pub irlandais si jamais la nuit a commencé depuis trop longtemps.
Et si c’était le monde qui était insuffisant ? Pas à la hauteur ? Un monde de « basse altitude » qui empêche de monter bien loin. Le plafond est bas, comme disent les aviateurs lorsqu’ils n’ont pas le moral.






« Echapper est mon obsession. Je suis capable d’efforts surhumains pour ne rien faire . » Mermoz pour boîtes de nuit, penseront certains. Je les laisse confondus avec leur bêtise. Mais la voix de Philippe reste en nous. Une voix qui a « une allure de râpe et de scie ».
J’écris ici parce que cette voix ne s’est pas calmée. J’écris certainement comme un frère, ce qui doit être un genre particulier d’écriture. Un genre nouveau. Jamais inventé. A mi-chemin entre l’amour et la tristesse, entre le roman et la berceuse de l’enfant qui ne veut pas dormir.
« Faudrait pas que c’est fini.
« Faudrait pas que je suis grand,
« Faudrait que j’ai resté petit . »
J’aurais bien voulu qu’on reste petits. Tous. Toute la famille. Lui, il avait inversé sa vie. Il avait commencé comme un grand et vers la fin, il avait écrit simplement, avec son doigt sur le sable : « J’ai mis tant de temps à devenir enfant . »

Philippe Léotard


Tu étais un drôle de type. Un farceur, un dragueur. Je reste encore étonné par ta façon de traverser ta jeunesse. Notre père qui maintenant est aux cieux te regardait comme venu d’un autre monde. Nous l’avons toujours vu austère, distant. Il portait un costume, une cravate, des gants parfois qui rappelaient son inscription dans l’ordre de la lourdeur officielle. Finesse de l’esprit, sans aucun doute. Préciosité parfois. Un brin d’érudition pour ce qui concernait Stendhal et Proust. Mais surtout une forme romaine d’autorité dont tu semblais à peu près le seul à être exonéré. Tu t’échappais, beau et rieur. Musique, danse, citations de Bergman, westerns, rébellion politique, tout était bon pour que tu prennes le large.

si philippe léotard était un comédien appliqué et extrêmement talentueux, il 

Je n’en reviens pas. Moi, je me faisais toujours prendre : l’algèbre m’était incompréhensible, l’allemand impénétrable, le reste à l’avenant. J’avais les pattes dans la glu. On ne peut pas dire que j’étais un bon élève. Toi non plus mais personne ne le remarquait. Tu n’as jamais été laborieux dans l’acquisition des connaissances. Elles venaient sur toi comme à la surface des vases grecs, ces déesses qui ont des figures d’oiseaux. D’ailleurs, ton symbole c’était la chouette. C’était pour te donner une contenance. L’oiseau de nuit te plaisait mais ta sagesse était insolente, plus légère.
« Je suis Vierge, ascendant perdu.
« Pour toujours on m’a mis
« en catégorie :
« émotif, non actif, primaire
« E N A P
« c’est tout dire de mon caractère,
« par ailleurs sale, aux yeux des uns,
« mais surtout des autres . »
A Fréjus, il y avait la plage sur laquelle, pendant longtemps, tu as régné. Dans ma mémoire, cette plage des années cinquante est encore à peu près déserte. C’est un espace de volupté. Notre peau était plus méditerranéenne que la mer. Elle brunissait au fil de l’été, le sable s’accrochait aux cheveux, nos sexes étaient salés et les filles s’allongeaient comme des royaumes.
Maintenant je pense à Camus dont nous aimions l’univers solaire et juste. Sans le vouloir nous refaisions tous les sujets du bac avant même que l’épreuve nous soit infligée. Fallait-il préférer sa mère à la justice ? La révolte était-elle l’essence même de l’homme ? Le mythe de Sisyphe nous semblait un peu obscur. Il y avait des événements auxquels on s’accrochait comme à des ronces. Et nous avions le choix : 54, Diên Biên Phu ; 56, la révolte hongroise et son écrasement ; l’expédition de Suez ; 58 : le général de Gaulle. Et l’Algérie encore et toujours.
Je me souviens que nous avons pleuré, nous les trois garçons, lorsque Diên Biên Phu est tombé. Papa achetait L’Aurore à cette époque. Ce n’était pas vraiment un journal de gauche... On savait que les collines portaient des noms de femmes. Et j’aimais Béatrice plus que toutes les autres. C’était le prénom d’une guerre lointaine dont nous ignorions la sauvagerie. Les héros qui nous étaient nécessaires existaient vraiment : légionnaires, parachutistes, infirmiers, pilotes... ils étaient les Du Guesclin et les Bayard de notre adolescence.





A cette époque, je t’aurais bien vu en jeune capitaine de cavalerie portant au loin la gloire de notre nom. Lawrence d’Arabie ou Bournazel auraient aussi fait l’affaire. Car tu étais le chef naturel de ces trois jeunes mâles qui rêvaient leur vie dans l’indolence de l’été.

François Léotard


Philippe Léotard jouant Félix dans «LE CHOC»
Philippe Léotard jouant Félix dans «LE CHOC»

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