mardi 6 septembre 2011

Sarah Bernhardt et Belle-Ile-en-Mer


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Belle-Ile : une visite chez Sarah Bernhardt
© Musée Sarah Bernhardt
citation

De Jean-Pierre Thibaudat

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Une pancarte à l’entrée du site annonce la couleur: «Vous rêviez de sensations fortes, de rochers noirs battus par les vagues et les vents? Vous les aurez! Vous avez envie de pelouses fleuries comme des jardins et d’une tranquillité à peine troublée par les cris des oiseaux de mer? Vous les aurez aussi.»

Bienvenue chez Sarah Bernhardt à la pointe des Poulains, site sauvage de Belle-Ile-en-Mer.
En s’y promenant avec des amis en août 1894, l’actrice vit l’écriteau «A vendre» sur un fort désaffecté et humide.
Et s’écria «J’achète!»
Ce n’était pas une lubie.
La tragédienne la plus célèbre de son temps passa à la pointe de l’île la plupart de ses étés, après avoir retapé le fort à grands frais et percé des fenêtres.

Belle-Ile-en-Mer : Le Fort de Sarah Bernhardt

Abandonné par l’armée française un quart de siècle auparavant, il servait de remise aux pêcheurs de l’île. Elle aménagea un jardin, faisant arracher la bruyère (par superstition probablement), planter du gazon anglais et un figuier qu’elle appela Joseph.
Par la suite, l’actrice fit construire non loin la villa Lysiane (le prénom de sa petite-fille) et la villa Les Cinq Parties du monde pour sa famille et ses nombreux amis – la dame ne se déplaçait pas sans une théorie de fidèles, dont la peintre Louise Abbéma, dite «le vieux général japonais».

Des siestes à l’abri des tamaris

Quand le manoir de Penhoët, trop proche de chez elle à son goût, fut à vendre, elle l’acheta aussi et lui adjoignit un atelier pour son ami «Jojotte», le peintre Georges Clairin, qui lui avait fait découvrir Belle-Ile. Le manoir étant plus confortable, Sarah Bernhardt délaissa le fort mais aimait se promener jusqu’à la pointe, là où les vaguelettes de l’étroite plage, venant de deux côtés, se donnent le bonjour.
Dans «La Grande Sarah, souvenirs», un livre paru en 1930, désormais introuvable, le compositeur Reynaldo Hahn évoque «la lande mauve et dorée». Hahn, comme tant d’autres (Lysiane, Louis Verneuil, Marie Colombier...), a raconté les étés de Belle-Ile ponctués par les siestes au «sarathorium», allongés sur des chaises longues, à l’abri des tamaris. Le silence y est de rigueur, affirme la tragédienne à un magazine féminin; ça jacassait ferme, se souvient le sarcastique Reynaldo.
Les soirées étaient festives, tapissées d’histoires abracadabrantesques comme celle de ce boa qui, après avoir dormi des années, se serait réveillé dans le salon, l’actrice lui réglant son compte d’un coup de revolver – anecdote douteuse. Les Bellilois traversaient souvent l’île pour voir cette curiosité (l’actrice, pas le boa).
A tel point que «Sarah barnum» fit élever un mur qui, en partie, existe toujours.

petit îlot coupé de belle-île à marée haute, la pointe des poulains
Petit îlot coupé de Belle-île à marée haute, la pointe des poulains offre un panorama grandiose où l'on peut voir Groix, Lorient et toute la baie de Quiberon

Gala pour les pêcheurs

Pour Sarah Bernhardt, aller à Belle-Ile, c’était «rompre avec les paillettes et se confronter à la vérité de la nature», juge Nicolas Tafoiry, le jeune conservateur de la citadelle de Palais, magnifiée par Vauban, la première chose que l’on voit lorsque le bateau venu de Quiberon s’approche du rivage.
En réorganisant le musée, il a consacré une salle à l’actrice. On y voit, sur un imposant carton à chapeau, le visage de «Sarah en colère» peint par Jojotte. Tafoiry s’apprête à publier un livre sur la tragédienne. Louis-Charles Garans vient de sortir le sien. Situationniste de la première heure, il a épousé une Belliloise rencontrée à Saint-Germain-des-Prés. Le couple, qui avait déjà cinq enfants, s’est installé à Palais en 1965. Guy Debord est venu à Belle-Ile voir ses potes. Cinq autres enfants plus tard, Garans avait fondé «La Gazette de Belle-Ile» (la publication en est à son 392e numéro) qui, à chaque livraison, ne manque pas d’évoquer la fameuse actrice.
Peu de temps avant sa mort, Sarah Bernhardt céda ses propriétés de Belle-Ile, où elle avait un temps songé à dresser son caveau. Quand on l’enterra au Père Lachaise, le 29 mars 1923, une délégation de Bellilois vint au fort lui rendre hommage. Il y avait là les maires de trois des quatre villages de l’île, un pâtissier, un huissier, un patron pêcheur et d’autres encore.
L’actrice n’avait pas toujours eu de bons rapports avec les pêcheurs, auxquels elle avait interdit de s’approcher de la pointe des Poulains. Mais quand une tempête ruina ces derniers en 1911, elle organisa à leur profit une «matinée de gala», une sorte de télésardine, ancêtre du Téléthon.

Sentiers côtiers

Après sa mort, le domaine de 42 hectares passa donc de main en main. En 1943, les Allemands bombardèrent le manoir; il n’en reste rien. Monsieur Larquetoux, le dernier propriétaire (il avait fait fortune dans le béton précontraint) possédait aussi la citadelle de Palais. Sa veuve a récemment tout vendu: la citadelle à une firme hôtelière de luxe, et le domaine de Sarah Bernhardt au Conservatoire du littoral, qui le gère avec la communauté de communes de Belle-Ile. Depuis longtemps, le fort était redevenu une bâtisse fantôme.
Les nouveaux propriétaires souhaitent «réhabiliter» ces édifices en ruine et «revégétaliser» un site piétiné chaque année par des milliers de visiteurs. Les sentiers côtiers sont déjà aménagés, donnant accès aux bancs (restaurés) de ciment en arc de cercle sur lesquels l’actrice aimait s’asseoir pour tutoyer le furieux paysage; les véhicules sont désormais cantonnés sur un parking donnant accès à la villa Lysiane, bientôt transformée en boutique et lieu d’accueil.
Le fort et la seconde villa, actuellement en travaux, abriteront des expositions consacrées à l’actrice. Ouverture prévue l’été prochain. S’il était illusoire de vouloir reconstituer les intérieurs extravagants à l’identique, on peut regretter qu’un projet, plus opportun, de résidence d’artistes ait été abandonné.

Monet, Matisse et les autres

Sarah Bernhardt ne fut pas la première artiste à tomber sous le charme de Belle-Ile. Avant de venir chez son amie, Reynaldo Hahn était descendu, à deux pas du débarcadère, à l’hôtel Atlantic (aujourd’hui Atlantique) avec Marcel Proust. Claude Monet, fasciné par les falaises de Port Coton, y avait peint 39 toiles. Matisse, Vasarely, Alechinsky et bien d’autres suivront. Mais l’actrice fut la première à y acquérir une résidence secondaire. Depuis, nombreux sont les gens de théâtre qui ont acheté: Arletty, Catherine de Seyne, Klaus Grüber, Alain Crombecque...
La retraite venue, certains y vivent à demeure. C’est le cas de Cécile Fraenkel, dernière secrétaire de Jean Vilar au TNP avant de devenir celle d’Antoine Vitez à Chaillot. C’est l’actrice Luce Mélite qui l’avait entraînée là, laquelle avait entendu parler de Belle-Ile par Peter Brook. Elles étaient descendues à l’hôtel de l’Apothicairerie, là même où Sarah Bernhardt avait déjeuné avant de découvrir la pointe des Poulains. Un établissement légendaire, aujourd’hui détruit et remplacé par un méchant hôtel de luxe aussi avenant qu’un blockhaus.
«J’ai tout lâché pour vivre ici, dit Cécile Fraenkel. Dès que je descends du bateau, je me sens bien.» Pourquoi? Sa réponse tient en deux mots: «L’infini, la solitude.» La grande actrice ne disait pas autre chose.
Roger Blin, le metteur en scène mythique de «En attendant Godot», fit un jour une promenade avec une amie à la recherche de la «cabane de Pascale» (l’actrice Pascale de Boysson), la compagne (disparue) de Laurent Terzieff. Parti de Port Coton, Blin marcha vers la plage de Donnant. Et tomba, par hasard, sur la cabane.
Elle est toujours là. Nichée au creux d’un plateau donnant sur la mer au loin. Un spartiate parallélépipède en pierre. Les volets au bleu caillé sont fermés. L’actrice vivait là, sans eau ni électricité. Seule face à l’infini. Le rêve secret de Sarah Bernhardt, c’est elle qui l’avait humblement accompli. Cette maison-là n’est pas à vendre.

Grand admirateur et ami intime de Sarah Bernhardt, Georges Clairin possède dans sa maison de Belle-Ile-en-Mer un atelier. Il réalisera de nombreux portraits de l’actrice d'une réelle finesse et d'une grande poésie, dont le célèbre « Portrait de Sarah Bernhardt », exposé en 1876 à Paris au Petit-Palais.




La propriété de Sarah Bernhardt,achetée en 1894, après sa première visite de l’île. Une nature maîtrisée (jardins, haies de tamaris), un fort transformé en résidence secondaire avec de larges ouvertures. En arrière-plan, l’îlot et le phare des Poulains mis en service en 1867 (carte postale du début du XXe siècle: «Belle-Île-en-Mer. Le Fort de Sarah Bernhardt, vue prise de la Terrasse». N.D. n°23)
La partie orientale de la propriété de Sarah Bernhardt, avec le manoir de Penhoët acheté en 1909. Sarah Bernhardt décide de s’y installer, car le château est plus vaste et plus confortable. Il a été détruit en 1944 par les Allemands (collection particulière).


Photo aérienne de la pointe des Poulains dans les années 1990. Au premier plan, l’ancienne propriété de Sarah Bernhardt fermée au public, la villa des «Cinq Parties du Monde», le fortin et le parc à l’abandon. Sur la pointe, on observe une aire de stationnement pour les autocars au-dessus de la plage. Au deuxième plan, le rocher du Chien et l’îlot des Poulains avec le phare accessible à marée basse par un tombolo. La multiplication des chemins d’accès à l’îlot et l’érosion des sols résultent d’une fréquentation touristique diffuse et mobile car il s’agit d’un point de vue. Les visiteurs essaient d’épuiser toutes les possibilités de vision sur l’îlot (Inventaire Bretagne DRAC, Artur/Lambart, 1998).

Sarah Bernhardt à Belle-île, appuyée sur un rocher, 1904

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