mardi 4 octobre 2011

À défaut d'enfance ....

A défaut d’enfance il nous reste
Des collines qui prennent leur temps
Des ruisseaux qui savent leurs prières
Des quincailleries prodigieuses
Où l’on parle à voix basse
Et le pouvoir de ressusciter les morts
D’un seul coup d’œil dans le cellier de la mémoire
Alors que la sève doit peiner
Vingt ans pour faire un chêne digne de foi


(1913 - 2004)




Homme de mots et homme de l’être, Jean Rousselot pénètre les forêts intérieurs de l’homme comme bien peu l’ont fait, avec autant d’engagement et de sincérité. L’œuvre en vers et en prose (près de cent volumes et plaquettes) est puissante, généreuse, fraternelle et lyrique. Elle a été saluée par Max Jacob, Pierre Reverdy, Paul Eluard, ainsi que par les générations suivantes.

Si l’Ecole de Rochefort (dont il fut l’une des plus fortes personnalités) est une étape importante pour Rousselot, elle ne constitue néanmoins qu’une étape de la vie et de l’œuvre. La poésie est au plus près de la vie. Un humanisme exemplaire.

Quelques titres : Panorama critique des nouveaux poètes français (Seghers, 1952), Les Moyens d’existence - Œuvre poétique 1934-1974 (Seghers, 1976), Histoire de la poésie française (P.U.F, 1976), Poèmes choisis - Œuvre poétique 1975-1996 (Rougerie, 1997), Passible de... (Autres Temps, 1999), Est resté ce qui l’a pu (Autre Temps, 2002), Proses (Multiples, 2002).
Christophe Dauphin


 

RETOUR

Malgré moi je me souviens des mansardes sombres
Que l’ennui décora de sourires figés
Des linges qui sèchent au-dessus de l’âtre
De la cuvette usée et des vitres chevrotantes

Malgré moi j’ai pitié des cours visqueuses
Sans oiseaux délinquants, sans feuilles qui jasent
Et du pétrin invisible qui geint en bas
Toute la nuit comme un forçat

Malgré moi j’ai pitié des vieilles repasseuses
Aux jambes variqueuses aux yeux rougis
Et de l’ivrogne rentré tard qui bat sa femme
Dans l’entresol sans feu
Malgré moi ma mémoire restera vêtue
D’oripeaux pourris, d’airs usés
De pluies anciennes comme le monde
Qui disputent les fenêtres à la suie

Il serait bon encore de rêver dans l’obscur
La joue contre le plâtre le menton sur le poing
Et d’attendre sachant qu’il ne viendra personne
Attendre très tard perdu dans le nuage énorme de la misère


Il serait bon d’être encore penché
Sur l’escalier d’où monte le remugle
Attentif aux soupirs aux tintements furtifs
Et de jouer à cache-cache avec la faim

Il serait bon de croire que les maisons vont fondre
Dans le brouillard qui tôt le soir vient les saisir
Que les hommes demain seront nus et visibles
Que tout peut s’arranger avec un peu d’amour

Je dirai que l’espoir est au fond des avenues mortes
Et qu’il y faut frapper obstinément
Du poing du pied du cœur jusqu'à ce qu’on l’emporte
Au nom des temps enfouis dans la langue et les yeux.



(Le Poète restitué, 1941)

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