lundi 17 octobre 2011

"Le démon de l'hiver" par Rutebeuf


winter by ~Toadsmoothy2



Contre le temps qu'arbre défeuille,
Qu'il ne remaint en branche feuille
Qui n'aille à terre,
Par pauvreté qui moi atterre,
Qui de toutes parts me muet guerre
Contre l'hiver,
Dont moult me sont changés les vers,
Mon dit commence trop divers
De pauvre histoire.





Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire,
Et pauvre rente,
Et froid au cul quand bise vente :
Le vent me vient, le vent m'évente
Et trop souvent
Plusieurs foïes sent le vent.
Bien me l'eut griesche en couvent
Quanques me livre :
Bien me paie, bien me délivre,
Contre le sou me rend la livre
De grand pauverte.
Pauvreté est sur moi reverte
:
Toujours m'en est la porte ouverte,
Toujours y suis
Ni nulle fois ne m'en échuis.
Par pluie mouill', par chaud essuis :
Ci a riche homme !






Je ne dors que le premier somme.
De mon avoir ne sais la somme,
Qu'il n'y a point.
Dieu me fait le temps si à point
Noire mouche en été me poind,
En hiver blanche.
Issi suis comm' l'osière franche


Ou comm' les oiseaux sur la branche


En été chante,
En hiver pleure et me guermante,
Et me défeuille aussi comm' l'ente
Au premier gel.


silence by ~Toadsmoothy2

En moi n'a ni venin ni fiel :
Il ne me remaint rien sous ciel,
Tout va sa voie.
Les enviails que je savoie
M'ont avoyé quanques j'avoie
Et fourvoyé,
Et fors de voie dévoyé.
Fols enviaux ai envoyé,

Or m'en souviens.




Or vois-je bien, tout va, tout vient :
Tout venir, tout aller convient,
Fors que bienfait.
Les dés que les déciers ont fait
M'ont de ma robe tout défait ;
Les dés m'occient,
Les dés m'aguettent et épient,
Les dés m'assaillent et défient,


Ce pèse moi.


water colors by ~Toadsmoothy2

  Je n'en puis mais, si je m'émeus :
Ne vois venir avril ni mai,
Voici la glace.
Or suis entré en male trace ;
Les trahiteurs de pute extrace
M'ont mis sans robe.
Le siècles est si plein de lobe !
Qui auques a, si fait le gobe ;
Et je, que fais,
Qui de pauvreté sens le fait ?
Griesche ne me laisse en paix,
Moult me dérroie,
Moult m'assaut et moult me guerroie ;
Jamais de ce mal ne garroie
Par tel marché.



 weeds by ~Toadsmoothy2



Trop ai en mauvais lieu marché ;
Les dés m'ont pris et emparché :
Je les claims quitte !
Fol est qu'à leur conseil habite :
De sa dette pas ne s'acquitte,
Ainçois s'encombre ;
De jour en jour accroit le nombre.
En été ne quiert-il pas l'ombre
Ni froide chambre,
Que nus lui sont souvent les membres :
Du deuil son voisin ne lui membre,
Mais le sien pleure.
Griesche lui a courru seure,
Dénué l'a en petit d'heure,
Et nul ne l'aime.

Cil qui devant cousin le clame
Lui dit en riant : « Ci faut trame
Par lècherie.
Foi que tu dois sainte Marie,
Cor va ore en la Draperie
Du drap accroire ;
Si le drapier ne t'en veux croire,
Si t'en revas droit à la foire
Et va au Change.
 
Si tu jures Saint Michel l'ange
Que tu n'as sur toi lin ni lange
Où ait argent,
L'on te verra moult beau sergent,
Bien t'apercevront la gent :
Créüs seras.
Quand d'ilueques remouveras,
Argent ou faille emporteras. »
Or a sa paie.
Ainsi vers moi chacun s'apaie :
Je n'en puis mais.

***


Rutebeuf(1230-1285)
Rutebeuf vivait sous Saint-Louis et sous Philippe-le-Hardi : il est auteur d'un grand nombre de pièces, tant fabliaux que vies des saints, et autres poésies morales , parmi lesquelles il en est beaucoup où il règne une grande justesse de pensée et un heureux choix d'expressions. Le Dict d'Aristote est un ouvrage vraiment remarquable pour le temps où il a été composé.
Les conseils que le poète donne aux rois sur la manière dont ils doivent rendre la justice, sont pleins de sagesse et rendus avec quelque noblesse, qualité qu'on rencontre rarement dans les auteurs de cette époque; mais c'est dans ses fabliaux et ses fables que Rutebeuf fait paraître le plus de talent : on y trouve une heureuse simplicité, des narrés intéressants, des images vives, des pensées fines, des réflexions justes, des expressions énergiques, une agréable variété, de la conduite et de l'ornement. Rutebeuf a composé un grand nombre de pièces dans tous les genres connus; des complaintes sur la mort de plusieurs princes et seigneurs qui ont péri aux croisades; des satires et un grand nombre de pièces historiques, il fut un des poètes les plus renommés du treizième siècle ; il doit être mis au nombre des continuateurs du roman du Renard, poème burlesque, composé vers le commencement du treizième siècle par Perrot de Saint-Cloot ou de Saint -Cloud.
(Ce poème offre la description des tours joués par le renard à son oncle et son compère le loup. L'invention primitive de ce roman fut si bien accueillie, que nombre de poètes du treizième siècle s'exercèrent sur le même sujet. Les aventures qu'ils ajoutèrent pour faire suite a la première partie, formèrent les nombreuses branches de ce poème; en les réunissant, elles peuvent composer un ensemble de vingt-cinq à trente mille vers.)

 Dans les nombreuses poésies que nous avons de Rutebeuf, il en est plusieurs qui sont dialoguées, et où différents personnages prennent part à l'action ; ces pièces peuvent être considérées comme les premiers essais de l'art théâtral ; la Dispute du croisé et du décroisé, et le Mariage de Rutebeuf , sont de ce nombre.
Sous le nom de Rutebeuf, c'est un chapitre décisif de la littérature poétique du xiiie siècle qui nous a été conservé. Déchirure dans l'ordonnance rigoureuse de la poésie courtoise des trouvères : le modèle de la fin' amor, la patiente élaboration du personnage selon un rituel poétique minutieux font place à la rupture avec l'ordre, esthétique et social, au cri de colère ou de détresse, à l'éparpillement des images du monde et des visages du moi. Affleure ainsi une tradition des jongleurs jusqu'alors maintenue en marge de la littérature écrite. Cet avènement dans l'écriture est le symptôme d'une nouvelle forme de culture où se combinent souvent, parfois s'opposent dans la polémique et la propagande, sous l'influence des milieux universitaires, l'Église, la cour et la ville.
La signature du poète nous renvoie à une personne inconnue. Nous ne savons de l'auteur que ce que ses œuvres veulent bien nous dire. La critique moderne hésite donc entre une interprétation naïve de ses aveux et un scepticisme total, compte tenu des aspects conventionnels de la complainte, mode d'expression le plus constant chez Rutebeuf.


Ce poète champenois né vers 1230 et mort vers 1280 se plaisait à expliquer son nom par les définitions suivantes: "Rutebeuf, qui est dit de rude et de boeuf" ou encore "Rutebeuf, qui durement œuvre" (dont le travail est grossier). Trouvère professionnel, sa carrière s'est principalement déroulée à Paris. Il se disait incapable de faire autre chose que des rimes.

Nombreux sont les poèmes consacrés aux événements du temps: croisades, disparitions de personnages importants... Son œuvre est variée: poèmes de croisades, fabliaux, poèmes lyriques, vies de saints, miracles....

Il axera sa poésie sur la dérision et sur la théâtralisation.

Liste de ses poésies ici



Texte de la poésie en français actuel:

(Contre le temps où l'arbre perd ses feuilles, si bien qu'il ne reste pas une feuille en branche qui ne tombe à terre, par la pauvreté qui me met à terre, qui de toutes parts me fait la guerre, contre l'hiver à cause duquel mes vers ont beaucoup changé, mon poème commence, très bizarre et avec une histoire pauvre. Dieu, le roi glorieux, m'a donné peu de bon sens et une pauvre mémoire, peu de revenus et froid au cul quand la bise souffle: le vent vient contre moi, le vent m'évente et trop souvent, je sens le vent plusieurs fois. Le démon du jeu m'a bien promis tout ce qu'il me livre: Il me paie bien, il me dédouane bien, contre le sou il me rend la livre de la grande pauvreté. La pauvreté s'est abattue sur moi. Toujours sa porte m'est ouverte, toujours j'y suis, jamais je ne m'en échappe, mouillé par la pluie, séché par la chaleur, me voilà un homme riche! Je ne fais qu'un petit somme. Je ne connais pas le total de mes avoirs, car il n'y en a pas. Dieu me fait le temps si à point qu'en été la mouche noire me pique, en hiver la mouche blanche. Je suis aussi libre que l'osier ou que les oiseaux sur la branche: En été je chante, en hiver je pleure et me lamente et perds mes feuilles tout comme la greffe au premier gel. Il n'y a en moi ni venin ni fiel, il ne me reste rien sous le ciel, tout s'en va. Les plaisirs que j'ai connus m'ont mangé tout ce que j'avais, m'ont fourvoyé et dévoyé hors du bon chemin, dans des plaisirs fous je me suis laissé engager, maintenant je m'en souviens. Maintenant je vois bien que tout va, que tout vient; qu'il faut tout laisser venir, tout laisser aller, sauf les bienfaits. Les dés que les fabricants de dés ont faits m'ont pris ma robe; les dés me tuent, les dés me guettent et m'épient. Les dés m'assaillent et me défient, cela pèse sur moi. Je n'en peux plus, je m'énerve: je ne vois venir ni avril, ni mai, voici la glace. Je suis entré dans une mauvaise voie, les traîtres de mauvaise extraction m'ont laissé sans vêtement. Le siècle est si plein de tromperie! Si quelqu'un possède un peu, il se fait goinfre. Et moi, qu'est-ce que je fais, moi qui sens la réalité de la pauvreté? Le démon du jeu ne me laisse pas en paix, il me dérange beaucoup, il m'assaille sans cesse et me fait la guerre sans arrêt, jamais je ne pourrai guérir de ce mal, par un quelconque arrangement. J'ai trop marché en de mauvais lieux, les dés m'ont pris et emprisonné: je leur demande d'être quitte. Fou est celui qui prend conseil d'eux, qui ne s'acquitte pas de ses dettes, mais s'en encombre et, de jour en jour, en accroît le nombre. En été, il ne cherche pas l'ombre, ni la chambre fraîche, car ses membres sont souvent nus, il ne se soucie pas du deuil de son voisin, mais il pleure le sien propre. Le démon du jeu s'est abattu sur lui, l'a dénué en peu de temps, et personne ne l'aime. Celui qui auparavant l'appelait Cousin lui, dit en riant : « Ici il manque une trame par perfidie. Par la foi que tu dois à sainte Marie, va aussitôt à la draperie avoir du drap à crédit. Si le drapier ne veut te donner du crédit, va-t'en droit à la foire et au Change. Si tu jures à saint Michel l'Ange que tu n'as sur toi ni lin ni lange, où qu'il y ait de l'argent, on te verra en très beau sergent, les gens te trouveront bien, tu auras du crédit. Quand tu partiras d'ici, tu emporteras soit de l'argent soit la faillite.« Il a sa paie. Ainsi chacun se satisfait à mon compte: Je n'en peux plus)

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Que sont mes amis devenus... Rutebeuf 1230? - 1285?

Les mots ne savent seuls venir;
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu'ils sont trop clairsemés
Ils ne furent pas bien semés
Ils m'ont failli.
De tels amis m'ont bien trahi
Lorsque Dieu m'a assailli
De tous côtés.
N'en vit un seul en mon logis
Le vent je crois, me les a pris,
L'amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.

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