samedi 15 octobre 2011

Paroles de Gilles Chalifoux




"Le Monde est un grand livre d'images illustrant un texte déjà rédigé. Le voyageur troque son role de lecteur pour celui d'acteur.



Le voyageur se déplace dans la marge du texte; il y annote des commentaires, dessine des signes, invente sa propre géographie.
Il écrit dans la marge étroite du silence, il crée un espace de liberté avec un regard émerveillé.



Le voyageur est un poète qui laisse des traces de rêve sur son passage.
Le récit contient plus de silence que de mots; c'est dans ce silence du récit que se réfugie l'essentiel, la part de vérité qui échappe au langage mais qui s'y révèle aussi parfois, fragile et fugitive.




Voyager c'est d'abord regarder, parfois voir.
Plus je voyage, plus je suis séduit par la poésie du regard, plus je suis envahi par le silence.



On ne brise pas le silence, ce serait briser le mirroir de l'âme.
On le rompt plutôt, comme le pain, par désir de partage."


Gilles Chalifoux

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(Un très grand merci à Jean Marc pour cette superbe découverte)

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Gilles Chalifoux  en Chine
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2011-04-20 - Chinatown
À Danielle Gosselin
«Un vrai voyageur ne fait pas de plans,
il ne voyage pas non plus avec l'intention d'arriver.»
Lao Tseu

J'ai préparé ce voyage en Thailande, sur le bord du Mae Kongh (Mekong), en méditant sur les textes de Lao Tseu qui fait office de guide comme l'a été Kabir pour le voyage en Inde. J'ai lu beaucoup aussi, car la lecture est une autre forme de voyage, tout aussi essentiel: j'ai lu le magistral essai de Jonhatan D. Spence, une autorité en matière d'histoire de Chine, intitulé «In search of modern China», essai dans lequel il raconte l'émergence de la Chine contemporaine à partir de la dynastie Ming au XVIIe siècle, mettant en relief les étapes essentielles, tumultueuses et parfois troublantes du cheminement historique; particulièrement intéressant l'impact des interventions étrangères dans la politique intérieure, l'important gain lucratif du commerce de l'opium qu'a réalisé la Grande-Bretagne et qui a longtemps maintenu le pays dans un état de dépendence et d'esclavage.

On comprend mieux à la lecture de cet essai le repli sur soi de la Chine, son étanchéité, sa fermeture au monde étranger, son effort de regroupement et son affirmation culturelle. La Chine a en effet parcouru un long chemin pour devenir la puissance qu'elle représente maintenant. Des ouvrages littéraires aussi comme le magnifique récit d'une exploration intérieure dans les Montagnes du Sud-Ouest de la Chine, là où je me trouve presentement, qu'a écrit Gao Xingjien dans «La Montagne de l'âme» et qui lui a valu le prix Nobel; celui aussi, tout aussi magnifique de Ma Jan, «Red dust», qui raconte l'odyssée à travers son pays d'un intellectuel, journaliste et bouddhiste, inconfortable dans le climat d'aliénation, de contrainte et de négation de la créativité que commençait à imposer la révolution culturelle; l'auteur part à la recherche de l'authenticité des origines, il parcourt le territoire en vagabond, en nomade, un peu a la manière de Jack Kerouac parcourant l'Amérique.
Les autorités décident de se mettre à ses trousses, l'auteur devient alors un fugitif au coeur de sa quête de vérité. Le récit de Peter Hassler, «River town», raconte deux années passées sur le rives du Yangtzi dans la province du Sichouan pour y enseigner l'anglais aux jeunes chinois: il raconte ses efforts d'intégration à la communaute, son apprentissage de la langue; le récit est honnête, bien écrit et livre de pertinentes observations qui aident à comprendre les différences de culture.

Il y a des lieux qui nous interpellent dès l'arrivée; ce fut le cas pour moi quand je suis arrivé à Kunming, la capitale de la province du Yunnan, là où je débute ce voyage en Chine. La ville est traversée par une rivière bordée de parcs où je suis allé souvent pour lire. J'ai refait le même circuit pendant plusieurs jours, fréquentant les lieux plein de poésie; j'habitais le lieu, les gens me reconnaissaient, ce qui me facilitait le contact en dépit des obstacle de la langue. Le sourire est le miel du langage; les gestes et les regards sont aussi un langage, peut-être encore plus expressif, plus vrai, car trop souvent les mots deviennent marchandises à vendre, propagandes.
C'est le printemps ici, l'air est frais et bon. J'aime me promener l'après-midi, longer la rue animée jusqu'au restaurant de nouilles où je mange et bavarde comme je peux avec les jeunes serveuses désireuses d'apprendre l'anglais mais qui me parlent en chinois quand elles ont épuisé les trois mots de leur vocabulaire anglais, et moi, quand j'ai épuisé mes trois mots de chinois, hé bien, prennent place l'arc-en-ciel du sourire et les arabesques des gestes. Je traverse ensuite le marché où je retrouve la chorégraphie humaine sillonnant en tous sens les allées étroites, marchandant, achetant; c'est là où je m'approvisionne de poissons, légumes et thé pour mon repas du soir, là aussi où j'ai trouvé des remèdes traditionnels pour soigner mes raideurs musculaires, mon arthrite cervicale qui m'incommode depuis longtemps déjà.
Je franchis par la suite un petit pont de bois qui enjambe la rivière, à la sortie du marché et je vais prendre le thé avec des personnages insolites qui viennent s'y reposer à l'ombre, pour y fumer et boire le thé eux aussi; et puis je poursuis mon chemin jusqu'au parc pour aller y entendre de vieux musiciens jouer d'anciennes mélodies du folklore chinois devant un public attentif d'ainé-es, un public tout émerveillé et heureux.

On voue un culte aux personnes agées en Chine, on leur témoigne beaucoup de respect: ils représentent le dernier lien avec une tradition qui s'éteindra avec eux, en Chine comme partout ailleurs. Je passe tout mon après-midi parmi ces gens et je m'y sens bien, heureux, près des origines. On m'observe, on s'étonne un peu je le sens de me voir rester si longtemps et d'apprécier la musique qu'on joue, musique superbe d'ailleurs, superbement bien jouée aussi.
Je reviens à mon auberge par le même chemin en croisant cette fois des anciens qui lisent le journal sur les affiches placées le long de la rivière à cette fin. C'est simple, c'est la vie dans ce qu'elle a de plus vrai. Je ne demande pas plus, je suis comblé.

J'ai ponctué mon séjour à Kunming avec une excursion de trois jours dans une région au sud du Yunnan, tout près du Vietnam pour aller marcher, rêver et méditer là aussi les textes de Lao Tseu, cet incomparable maître de la pensée chinoise et dont le Tao Te King m'a accompagné tout au long de ma vie, depuis mes années d'université jusqu'à maintenant, au lieu d'origine du texte, le long des légendaires terraces de riz du Yunyang.
Le lieu est magique, d'autant plus que j'y suis arrivé au temps de la lune pleine. J'y ai fait la rencontre de la communauté indigène Huni lors de mes randonnées dans les villages. J'ai eu la chance d'accompagner un groupe de femmes vêtues du costume traditionnel qui se dirigeaient vers le marché au haut de la montagne; on a bavardé un peu en chinois, on a surtout ri de notre incapacité mutuelle à communiquer avec les mots; elles m'ont permis de prendre quelques photos.

Il n'est pas facile d'approcher et d'entrer en contact avec les chinois, encore moins avec les communautés indigènes. J'y parviens, même si c'est de façon incomplète, souvent insatisfaisante; c'est là le but même de mon voyage, le rapprochement des origines. Le retour prend six heures en bus par une route sinueuse à travers le montagnes cultivées en étage; et puis la ville que je dois traverser en bus depuis le terminus, à près de deux heures d'où je vais, en m'informant comme je peux et en tentant d'interpréter les informations comme je peux aussi. Toute une expérience d'intégration. J'y suis presque arrivé, du moins pas très loin; j'ai pris un taxi sur une courte distance parce que je recevais des informations contradictoires sur la direction que je devais prendre.
Il y aurait encore à raconter. Je m'arrête. Je vais prendre un thé. Je pense à mon amie Danielle. Je vois sa guérison fleurir dans les arbres de Kunming. Le vrai voyage, le plus essentiel, c'est l'escalade de la Montagne de l'âme. Il est nécessaire d'inventer son propre chemin pour y parvenir, sans intention d'arrivée, ni espoir de retour.

Gilles

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