samedi 26 novembre 2011

"Les carnets de Malte Laurids Brigge..".

Times Like These...by *dingodave




"Il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin.
Il faut pouvoir se remémorer les routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues, et des adieux prévus depuis longtemps – des journées d’enfance restées inexpliquées, des parents qu’il a fallu blesser un jour qu’ils vous ménageaient un plaisir qu’on n’avait pas compris (c’était un plaisir destiné à un autre…),des maladies d’enfance, qui commençaient étrangement par de profondes et graves métamorphoses, des journées passées dans des chambres paisibles et silencieuses, des matinées au bord de la mer. Il faut avoir en mémoire la mer en général et chaque mer en particulier, des nuits de voyage qui vous emportaient dans les cieux et se dissipaient parmi les étoiles – et ce n’est pas encore assez que de pouvoir penser à tout cela. Il faut avoir le souvenir de nombreuses nuits d’amour, dont aucune ne ressemble à une autre. Il faut se rappeler les cris des femmes en train d’accoucher […]. Il faut aussi avoir été au côté des mourants, il faut être resté au chevet d’un mort […].

 Red Dawn :.by *dingodave



Et il n’est pas encore suffisant d’avoir des souvenirs. Il faut pouvoir les oublier, quand ils sont trop nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.
Car les souvenirs ne sont pas encore ce qu’il faut. Il faut d’abord qu’ils se confondent avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leurs noms et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-mêmes ; il peut alors se produire qu’au cours d’une heure très rare, le premier mot d’un vers surgisse…"

by *dingodave


Rainer Maria Rilke.
Les carnets de Malte Laurids Brigge.





Rainer Maria Rilke (1875-1926) est un écrivain de langue allemande né à Prague, qui s'est consacré essentiellement à la poésie, plus apte, selon lui, à décrire les "méandres de l'âme".
Mais il a aussi écrit un roman : "Les Cahiers de Malte Laurids Brigge". Malte est un jeune poète danois qui arpente le pavé parisien à la recherche de la réalité. Le personnage de Malte, double de Rilke, symbolise la difficulté de vivre et d'écrire.
Rilke mit six années (1904-1910) à venir à bout de ce récit extraordinaire de 200 pages.



"O sort bienheureux de celui qui est assis dans la chambre silencieuse d'une maison familiale, entouré d'objets calmes et sédentaires, à écouter les mésanges s'essayer dans le jardin d'un vert lumineux, et au loin l'horloge du village. Etre assis et regarder une chaude trainée de soleil d'après midi, et savoir beaucoup de choses sur les anciennes jeunes filles, et être un poète.
Et dire que j'aurais pu devenir un tel poète, si j'avais pu habiter quelque part, quelque part en ce monde, dans une de ces maisons de campagne fermées où personne ne va plus. J'aurais eu besoin d'une seule chambre (la chambre claire sous le pignon). J'y aurais vécu avec mes aciennes choses, des portraits de famille, des livres.Et j'aurais eu un fauteuil, et des fleurs et des chiens, et une canne solide pour les chemins pierreux.
Et rien de plus. Rien qu'un livre, relié dans un cuir jaunâtre, couleur d'ivoire, avec un ancien papier fleuri pour feuille de garde. J'y aurais écrit. J'aurais beaucoup écrit, car j'aurais eu beaucoup de pensées et des souvenirs de beaucoup de gens.
Mais la vie en a disposé autrement, Dieu sait pourquoi. Mes vieux meubles pourissent dans une grange où l'on m'a permis de les placer, et moi-même, oui, mon Dieu, je n'ai pas de toit qui m'abrite, et il pleut dans mes yeux."

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