vendredi 18 novembre 2011

Paroles de Jean-Marc La Frenière

Oublions Freud


Semblance by *blyndspy




Oublions Freud, oublions Marx, oublions le passé et même le futur, essayons l’amour au présent, une simple caresse aimante, intimidée, toute simple, un clin d’œil énamouré, un simple geste d’homme ou de femme qui s’émerveillent l’un l’autre. Une graine plantée en terre mène plus loin qu’un avion. La mémoire d’un arbre porte toute la terre. Une étoile morte éclaire mieux qu’un néon. Les manchons d’une brouette parleront toujours mieux que le volant d’un char. Un sentier perdu nous transporte plus loin que la vitesse d’une autoroute. Les lignes droites ne servent qu’à effacer les courbes de tous ceux que l’on aime. Je veux un doigt qui touche avec amour, un œil qui voit sans un écran, un bras qui aide sans un salaire, une cervelle qui rêve, une épaule qui sert à porter un enfant. Il m’arrive souvent devant l’écran d’éteindre l’ordinateur avec une mine de crayon pour vivre simplement avec les mots du pain, les phrases du silence, les métaphores du vent, le discours des poissons, le bonhomme sur la lune, les doigts de pied dans la tête, les lunettes d’un peintre et les yeux sans verrou. Il m’arrive parfois de pleurer comme un veau devant mon loup qui hurle ou de rire de moi devant un trou de mémoire, d’y tomber comme un pois en souvenir de tout. J’aurais aimé écrire sans connaître un seul mot, avoir inventé l’arbre, le soleil, même le gel qui fait le vin de glace. Non, je ne veux pas être un Dieu mais que l’homme respecte ce dont il fait partie.


      

 



Je viens de loin, de la naissance d’une étoile. J’écris de près, dans une miette de pain, un grain de sel, une page. Je saute de la pierre à la neige, de l’abeille au volcan, des omoplates aux ailes disparues. Il y a longtemps que des chardons ailés ont remplacé les anges. Plus vieux de tant de pages, je ne comprends pas plus qu’à cinq ou quinze ans tous ces bonhommes adultes aux doigts calculateurs, leur âme camouflée dans des vêtements coupés, toutes ces machines compliquées additionnant des chiffres. J’écris avec des pas d’oiseau sur des pages de neige. Il ne me reste plus grand-chose, une minuscule chambre pour fabriquer la vie. Mon jardin n’est plus qu’une assiette à fleurs. Une nappe trouée me sert de continent. Je regarde le monde par les trous de bas. Chaque fenêtre est trop petite. Il me faut des livres pour agrandir la vue. La porte refermée, je suis toujours en route, poussant mon poids d’humain du bout de mon crayon, relevant d’un mot les métaphores qui s’effondrent, comblant les trous de mémoire à coups de poésie. Le trottoir d’en face longe un hôpital vide. On y entend encore les cris des orphelins qui furent battus, leurs petits poings meurtris qui cognent sur les murs, les bruits d’électrochocs, le couinement de souris des religieuses sadiques, le pas des surveillants qui s’apprêtent à violer.


De l’édredon de plumes à l’enfance perdue, de l’œuf de Colomb au coq de village, le réveil est brutal et l’oreiller de plomb. Il est étrange de voir un arbre qu’on abat, une rivière desséchée, une montagne éventrée. Les géants de l’enfance s’avèrent minuscules. On aurait cru mourir avant, écrasés par le pas lourd des hommes sur les planchers de verre. Libre de tout sauf de l’homme, je hurle comme un loup pris au piège, le sang des pattes sur la neige, un feu de glace dans les yeux. Par les trous du silence, ce qui ne passe pas s’avère le meilleur. Je me cherche dans les mots qui m’échappent. Assis seul à ma table, oublié de tous, je m’occupe des autres. Je ferme les yeux pour voir ce qu’il y a dans ma tête. Parfois, il se forme un jardin. Certains jours, c’est la brume, la neige ou simplement le vide. Je ne vois plus de mots mais des consonnes à gauche et des voyelles à droite. J’entends mon cœur frapper sur les parois du crâne. J’écris pour faire le mur dans ma tête.
publié dans la revue Scribulations


Jean-Marc La Frenière

(Merci à Jean Marc pour ce merveilleux texte.....)

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