jeudi 1 décembre 2011

La Porte de Magda Szabó


Par le portrait original d'Emerence,une vieille hongroise gouailleuse et forte, Magda Szabó clame la liberté de chacun de pouvoir choisir sa vie et sa mort.(source)
Magda Szabó est l'une des rares figures d'écrivain considérée comme un "classique vivant". Déjà devenue un pilier de la littérature hongroise, elle reste relativement (et malheureusement) assez méconnue en France. Les éditions Viviane Hamy s'attachent actuellement à faire découvrir cet auteur qui possède comme peu d'autres le don de faire naître un personnage en se fondant, non sur son réalisme, mais sur des traits de caractère tirés à gros traits, souvent contradictoires mais s'enrichissant sans cesse.
Tirant tantôt vers le grotesque, tantôt vers l'heroïne mythologique, le personnage d'Emerence est un superbe "masque de l'art" (pour reprendre une expression de Claude Michel Cluny, cité en 4ème de couverture) qui touche et qui fait réfléchir le lecteur précisément parce qu'elle tient plus de la construction littéraire que de la transcription d'un être de chair.

Emerence et la porte : une revendication de liberté

Emerence est présentée comme la femme-à-tout-faire de son quartier. Elle est la concierge de son immeuble, elle fait le ménage chez la narratrice et chez d'autres particuliers, elle déblaye la neige en hiver (l'action se passe à Budapest, on en imagine donc l'abondance), elle s'occupe des malades et est une spécialiste de la récupération et de la réutilisation des déchets. Toutes ces fonctions pourraient donner d'elle une image de femme pauvre soumise, mais c'est tout le contraire qui se produit : en effet, ce ne sont pas ses employeurs qui l'engagent, mais elle qui engage ses employeurs. Son activité incessante est choisie, et sa bonté ne vient pas du dogme d'une quelconque Église, mais de son propre chef.


Cette position forte se cristallise en véritable revendication de liberté individuelle dans la porte de sa loge, toujours fermée, et qu'elle n'ouvre à aucun de ses visiteurs, créant un mystère, presque un mythe, quant à ce qui se trouve derrière. Cet espace clos constitue le centre de son univers, son trésor, un trésor bien gardé, dont la violation finale la tuera. Cet espace est hautement symbolique quand le lecteur apprend que l'histoire personnelle d'Emerence l'a confrontée à une tragédie personnelle, au nazisme puis au communisme : il exprime une liberté farouche, tant de corps que d'esprit, défendue avec une telle gouaille que les autorités finissent par en sourire et par défendre sa revendicatrice.

La porte : lieu de passage entre vie et mort

Les espaces du roman sont donc clairement définis entre espaces publics et espace strictement privé que constitue l'intérieur de la loge d'Emerence. Celle-ci ne reçoit que dans sa cour, durant ses rares moments d'inactivité, ce qui constitue également un espace de vie (quoique ce soit là que se décide le suicide d'une voisine, Polett). Ce qu'il y a derrière la porte n'est pas directement signalé comme un espace de mort, mais les premier et dernier chapitres qui montrent une porte close que la narratrice ne parvient pas à déverouiller et qui la sépare inéluctablement d'Emerence incitent le lecteur à l'envisager comme son antichambre.
La fin le suggère d'autant plus qu'Emerence, suite à une embolie, laisse le lieu à l'abandon, dans la pourriture et la décrépitude. C'est ensuite la honte que le voisinage découvre cette déchéance qui lui fait renoncer à la vie. Si la loge reste un lieu contradictoire, soit complètement aseptisé, soit morbide à l'extrême, la porte en elle-même symbolise bien le passage entre ses deux états et la volonté d'Emerence de préserver cet espace des regards est mimétique de sa volonté de choisir quelle sera sa vie et quelle sera sa mort, ce qui est assez original de la part d'un personnage de fiction.

La rencontre entre l'écrivain et son personnage : mélange de culture et d'inculture

Cette rencontre est mise en scène dans le roman car Magda Szabó, ou du moins son avatar, est la narratrice du roman, ce qui constitue une mise en abyme de la relation de l'auteur à son personnage. Et cette relation est assez cocasse dans la mesure où le rapport de domination qui s'instaure spontanément entre le créateur et sa créature est ici complètement inversé : ce n'est pas l'écrivain, la femme de culture, qui enseigne à l'illettrée, à l'inculte, mais au contraire l'anti-intellectuelle qui place de force l'écrivain face à la vanité de son travail. Les exemples qui montrent Emerence en train de blâmer l'idiotie de la narratrice sont nombreux.
Parallèlement, malgré ce refus de la littérature par le personnage, la narratrice, en racontant Emerence, la fait également rentrer dans le domaine du littéraire : c'est ainsi que la concierge au caractère explosif est souvent comparée à des figures mythologiques telles qu'Achille pour son apparente invulnérabilité, Ulysse pour son intelligence, ou encore la Méduse pour son regard assassin. Anticonformiste, athée et d'une ignorance assumée sur le plan de la culture, ce personnage est pourtant celui qui permet à la narratrice de poursuivre son activité d'écrivain en la libérant de ses tâches ménagères.
Emerence est donc à la fois une figure de 'l'intelligence humaine", celle qui vient des sentiments, du caractère et de l'expérience, refusant l'apprentissage scolaire, et à la fois une sorte d'anti-Muse qui provoque la narratrice tout en laissant le champ libre à son inspiration.
Comme la narratrice, le lecteur finit par s'attacher à Emerence, en dépit de sa violence et de son intransigeance, et ce qu'il retient d'elle en définitive, c'est l'importance d'apprendre à vivre (et non à s'imaginer vivre), et "la sagesse de mourir" (expression de C. M. Cluny) quand la vie ne peut plus nous apporter l'espace de liberté nécessaire à son maintien.

Référence

Szabó Magda, La Porte, trad. Chantal Philippe, Paris, Viviane Hamy, 2003.



La romancière hongroise Magda Szabó s'est éteinte lundi 19 novembre, à l'âge de 90 ans, alors qu'elle était en train de lire.
Considérée comme un véritable classique de la littérature hongroise, elle évoquait sa vie et sa carrière en ces termes pour le magazine HVG en septembre dernier:
«J'ai été tour à tour un écrivain célébré et caché, j'ai été un auteur de la campagne et on a également parlé de mes dons prophétiques...».
Dans les années 50, ses livres sont interdits de publication en Hongrie mais, à partir des années 60, elle devient un écrivain très populaire qui reste à ce jour l'auteure du 3ème roman le plus apprécié en Hongrie: Abigél.
Elle a écrit une vingtaine de romans et de nombreuses pièces de théâtre, remportant ainsi dans son pays tous les prix littéraires possibles.
Ses oeuvres sont traduites à ce jour dans une cinquantaine de langues.

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