Jeunesse ou vague au ballon rouge
Maurice Denis (1870-1943) est un cas exemplaire de l’évolution – on pourrait dire des progrès – de l’histoire de l’art au xxe siècle. Pendant longtemps, elle n’a étudié que l’avantgarde picturale. C’est à peu près avec l’ouverture du musée d’Orsay qu’on a commencé à regarder tous ces nombreux artistes qui, plus sages, mieux ancrés dans la société, étaient appelés au pire pompiers, au mieux académiques. Maurice Denis se retrouve dans les deux cas de figure. Très jeune, il fait partie du groupe des Nabis, qui se forme en 1889 dans l’enthousiasme suscité par les œuvres bretonnes de Gauguin. Il écoute le témoignage de Paul Sérusier et regarde ce petit panneau rapporté de Pont-Aven, devenu Talisman, qui ouvrait la porte à toutes les audaces. Denis commence sa carrière avec de petits tableaux hardis et colorés. Mais dès 1897-1898, Maurice Denis évolue. Un voyage en Italie avec André Gide, l’admiration pour les grands maîtres de la Renaissance, sa réflexion sur l’art de Cézanne, son admiration pour Maillol l’entraînent à chercher la conciliation entre tradition et modernité. Il résiste à la tentation de multiplier les œuvres au gré des émotions éprouvées. Il veut longuement penser son tableau (à l’atelier, à partir des croquis faits sur le motif). Pour lui, sujet et tableau sont indissociables, les moyens plastiques, lignes, formes, couleurs, étant au service du sujet choisi : maternités, plages familiales, sujet religieux ou mythologique. Ces contraintes qu’il se donne n’excluent pas les hardiesses, car la principale leçon qu’il retient de Cézanne – traduire la lumière par la couleur – rejoint celle de Gauguin. Classé comme peintre traditionaliste (et catholique), Denis a longtemps été laissé de côté, jusqu’à ce que les travaux de Jean-Paul Bouillon soient publiés et que des expositions (Lyon en 1994) éveillent les esprits. Et, en 2007, Maurice Denis a enfin une belle exposition au musée d’Orsay. Entre-temps, la famille travaillait contre l’oubli, entamant, sous l’impulsion de son fils Dominique puis de sa petite-fille Claire, le catalogue raisonné de l’œuvre.
“Tout le séduit en Bretagne”
Le projet du livre qui paraît aujourd’hui est né alors. Maurice Denis et la Bretagne embrasse en fait un sujet immense, car l’artiste est venu presque tous les étés en Bretagne : vacances familiales à Loctudy, au Pouldu, et surtout Perros-Guirec, où il achète une maison en 1908, grandes excursions exploratoires à travers la péninsule. Tout le séduit en Bretagne, paysages et lumières et aussi l’art (il écrira un article sur les peintures de Kernascleden) et partout, les cérémonies religieuses auxquelles le peintre participe en croyant. Centrer ainsi l’étude de l’artiste sur ses rapports à la Bretagne, c’est mettre entre parenthèses des pans entiers de son activité (décors, illustration, écrits), mais c’est aussi aborder au plus près la création spontanée, libérée des contraintes des commandes, sans doute plus révélatrice des recherches et des sujets qui lui tiennent à cœur. Les deux expositions que le livre accompagne présentent les deux Maurice Denis, le Nabi reconnu depuis longtemps et l’artiste encore trop méconnu. À Pont-Aven, Maurice Denis et la leçon de Pont-Aven, présente des œuvres de Bretagne et d’ailleurs, avec quelques pièces majeures et peu connues, comme cet étonnant triple portrait de Marthe en orangé et vert, intitulé Jeunes filles qu’on dirait des anges. En montrant aussi des œuvres postérieures, l’exposition souligne combien il est inexact d’arrêter l’approche à la période Nabi : il n’a cessé de scruter l’œuvre de Gauguin et jusqu’à la fin de sa vie, il y a de vraies résurgences. Des tableaux religieux, comme la Solitude du Christ, montrent combien la couleur reste un des moyens essentiels de l’expression.À La Roche-Jagu, les Étés de Silencio présentent des œuvres que la Bretagne et Perros-Guirec ont inspirées la vie durant. Sa maison Silencio est le lieu où le thème familial s’épanouit, mais aussi le thème religieux (avec ce Christ aux enfants, où le nimbe au centre du tableau se fond et se dilate dans la mer dorée). L’inépuisable série des plages, ébats des enfants, des baigneuses, mêlés aux nus atemporels d’un éden naturel. Les rochers fantomatiques de Ploumanac’h font naître les évocations mythologiques (Galatée sous le regard jaloux de Polyphème caché dans les rochers), le légendaire breton (Arthur et saint Efflam) et aussi le légendaire chrétien (en 1910, le Saint Georges aux rochers rouges est une réplique de la Vision du sermon dans les rochers roses).