samedi 29 octobre 2011

De l'expressionnisme allemand (2)



L'expressionnisme est un mouvement artistique apparu au début du XXe siècle, en Europe du Nord, particulièrement en Allemagne. L'expressionnisme a touché de multiples domaines artistiques : la peinture, l'architecture, la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique,la danse, etc. Survivant jusqu'à l'avènement du régime nazi, l'expressionnisme est condamné par celui-ci qui le considère comme « dégénéré ».

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La Vue de Tolède sous l’orage du Greco, 1595/1610

L'expressionnisme est la projection d'une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Les représentations sont souvent fondées sur des visions angoissantes, déformant et stylisant la réalité pour atteindre la plus grande intensité expressive. Celles-ci sont le reflet de la vision pessimiste que les expressionnistes ont de leur époque, hantée par la menace de la Première Guerre mondiale. Les œuvres expressionnistes mettent souvent en scène des symboles, influencées par la psychanalyse naissante et les recherches du symbolisme.
Au début du XXe siècle, ce mouvement profondément ancré dans l'Europe du Nord (en particulier l'Allemagne) est une réaction à l'impressionnisme français. Alors que l'impressionnisme est encore à décrire la réalité physique, l'expressionnisme allemand lui ne s'attache plus à cette réalité et la soumet aux états d'âme de l'artiste.
L'expressionnisme rompt aussi avec l'impressionnisme à travers une forme très agressive : des couleurs violentes, des lignes acérées. Il s'inscrit alors dans la continuité du fauvisme qui commence à s'épuiser et dont les principaux représentants s'éloignent plus ou moins brutalement : Matisse, Marquet, Van Dongen, Braque, Derain, Friesz et Vlaminck. Pour autant l'expressionnisme n'est pas vraiment un mouvement ou une école mais davantage une réaction contre l'académisme et la société. Les artistes expressionnistes resteront souvent isolés. Le Cri du peintre Edvard Munch est l'un des plus représentatifs et célèbres tableaux expressionnistes.

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August Macke: Russisches Ballett

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Franz Marc: Les grands chevaux bleus


On peut rattacher les peintres des XVe et XVIe siècles Matthias Grünewald et le Greco à la tendance expressionniste, mais en pratique le terme s'applique essentiellement aux œuvres du XXe siècle.
Les premiers éléments annonciateurs de l'expressionnisme apparaissent à la fin du XIXe siècle, en particulier dans la toile d'Edvard Munch, Le Cri ainsi que dans l'évolution des travaux de Van Gogh. Le critique d’art Wilhelm Worringer, en 1908, est le premier à parler d’« expressionnisme ».
L'expressionnisme éclot par ailleurs alors que la technique photographique se perfectionne et que le rapport de l'art à la réalité s'en trouve profondément modifié. L'art pictural perd sa fonction de moyen privilégié de reproduction de la réalité objective ce qui renforce sa composante subjective et lui permet progressivement de s'affranchir des normes.

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Van Gogh : La Nuit étoilée, Saint-Rémy (1889)

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August Macke: Im Basar

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Portrait d'Eduard Kosmack  Egon Schiele
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Alvar Cawén, Le musicien aveugle

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Le pont sur l'Elbe  Rolf Nesch
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Chevreuils dans la forêt Franz Marc

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August Macke, Lady dans une vese verte


Les grands noms de l'expressionnisme:

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Franz Marc, 1905
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August Macke, 1907
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Egon Schiele, autoportrait
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Clouds in Finland by Konrad Krzyżanowski, 1908

Plusieurs groupes artistiques peuvent être rattachés à l'expressionnisme, tels que l'Association des Artistes munichois (NKVM) et la Nouvelle Sécession de Berlin dont sont issus par rupture, respectivement Der Blaue Reiter (Le Cavalier bleu) et Die Brücke (Le Pont). En 1918, le Groupe de Novembre en cristallise la portée politique. Après 1933, le mouvement, dans sa dimension formelle, a influencé nombre d'autres artistes, comme par exemple les expressionnistes abstraits aux États-Unis.


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Franz MarcFormes combattantes
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Ernst Ludwig Kirchner, Autoportrait en soldat

Die Brücke est fondé en 1905 par Ernst Ludwig Kirchner, Fritz Bleyl, Erich Heckel et Karl Schmidt-Rottluff à Dresde. Max Pechstein et Emil Nolde en 1906, Otto Müller en 1910, et Cuno Amiet les rejoignent. Le fauviste Van Dongen se joignit aussi à eux et fut l’intermédiaire avec ses compagnons français. L’intention du groupe était d’attirer tout élément révolutionnaire qui voudrait s’unir à eux, c’est ainsi qu’ils l’exprimèrent dans une lettre adressée à Nolde. Leur plus grand intérêt était de détruire les vieilles conventions, à l’identique de ce qui se passait en France.
Selon Kirchner, ils ne pouvaient s’imposer de règles et l’inspiration devait couler libre et donner expression immédiate aux pressions émotionnelles de l’artiste ; ils se préoccupent moins des aspects formels, position qui les séparait du fauvisme de Matisse et Braque.avec des scénes tres brutales et sanglantes
Pour les Allemands, le contenu est plus important que la forme. La charge de critique sociale qu’ils imprimèrent à l’œuvre leur valut la critique des conservateurs qui les accusaient d’être un danger pour la jeunesse allemande .
Kirchner fut considéré comme le plus authentique représentant de Die Brücke. Il fut un artiste hypersensible qui peignait les rues et la vie urbaine de Berlin de manière nouvelle et originale. Ses formes décharnées et pointues, aux couleurs acides, sont caractéristiques, dans des œuvres comme L’École de Danse de 1914.
Emil Nolde, même s’il quitta le groupe à la fin de l’année 1907, a aussi été considéré comme un des plus importants représentants du groupe. Influencé par le belge Ensor et par Van Gogh, il se sentit fortement attiré par le primitivisme noir et par le mythe du sauvage. Sa recherche du paradis se centra plus sur la concrétion du primordial que sur les attitudes escapistes, façonnant son sentiment tragique de la nature et son inspiration de caractère psychologique et instinctif, éléments qui ont fait de lui le peintre expressionniste par excellence. Vers 1909, et après une grave maladie, il commença à peindre des tableaux à thème religieux, dans lesquels il exprima son inspiration mystique.
Edvard Munch bien qu’il ne soit pas lié avec Die Brücke est considéré comme le père de l’expressionnisme. Il était norvégien et, jusqu’en 1885, s'intéressa à l' impressionnisme et au symbolisme. À partir de 1892, son style est pleinement formé, courbes sinueuses, coloris arbitraires, obsession pour l’infirmité et la mort, êtres inquiétants qui fuient d’une masse de couleur, comme on l’observe dans son tableau le plus célèbre, Le Cri. Son séjour en Allemagne jusqu’en 1908 explique son influence au sein de Die Brücke. En 1913, se produisit la dissolution du groupe, conséquence des différences évidentes entre les composants du groupe et l’établissement d’un marché qui pour eux compliquait les exigences d’un front commun.

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Ecce homo (1925), de Lovis Corinth
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Tirol (1914), de Franz Marc
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L'église d'Auvers-sur-Oise (1890), de Vincent Van Gogh,


En 1912, un autre groupe d'artistes dont Wassily Kandinsky, Franz Marc, August Macke, Alexeï Jawlensky, Gabriele Münter et Marianne von Werefkin se rassemblent à Murnau, à côté de Munich sous la dénomination de Der Blaue Reiter (Le Cavalier bleu). À la différence de Die Brücke, les artistes de Der Blaue Reiter ressentaient le besoin de créer un langage plus contrôlé pour promouvoir leurs messages. Ils publièrent des livres et organisèrent des expositions. Ils développèrent un art spirituel dans lequel ils réduisirent le naturalisme au point d'arriver à l'abstraction. Ils partagèrent certaines idées avec les expressionnistes de Die Brücke mais ils possédaient une purification plus importante des instincts et ils voulaient également capter l'essence spirituelle de la réalité. Sur ce point, leurs idées étaient plus recherchées et spéculatives. Les plus grands représentants étaient Kandinsky et Franz Marc, accompagnés de Macke, Jawlensky et Klee.
Kandinsky, originaire de Moscou, arriva à Munich en 1896. En 1909, il est nommé président de la Nouvelle Association d'artistes de Munich et organisa les expositions de 1909 et 1910 pour présenter le travail des fauvistes et des premiers cubistes. Dans le catalogue réalisé lors de la seconde exposition, il commença à introduire sa théorie de l'art qui s'acheva, deux ans plus tard, lors de la publication de son livre Du Spirituel dans l'Art. En 1912, après avoir donné sa démission de l'association, il fonda avec Franz Marc Der Blaue Reiter. Ce nom dérive de l'amour de Kandinsky pour les cavaliers et de celui de Franz Marc pour les chevaux. Le groupe se dispersa avec la guerre à laquelle Macke et Marc moururent. Les deux premières expositions de Der Blaue Reiter montraient des œuvres graphiques et des dessins.

En 1913, ils seront invités à participer à une exposition internationale à Berlin nommée Le Salon d'Automne Berlinois. Sa poétique se définissait comme un expressionnisme lyrique dans lequel l'échappatoire tendait non pas vers le monde sauvage mais vers la spiritualité de la nature et du monde intérieur. Pour Kandinsky, la peinture devait s'étendre de la pesante réalité matérielle jusqu'à l'abstraction de la vision pure, avec la couleur comme moyen, d'où le développement d'une théorie complexe de la couleur. Dans La Peinture comme art pur, livre de 1913, il soutient que la peinture est déjà une réalité séparée, un monde en soi, une nouvelle forme d'être, qui agit sur le spectateur à travers la vue et qui provoque en lui de profondes expériences spirituelles. Auparavant, en 1910, Kandinsky avait réalisé les premières aquarelles abstraites.

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La "Fugue", de Kandinsky (1914)


Pour Klee, l'artiste devait se mêler aux forces de la nature et agir comme milieu afin que ses créations soient acceptées de la même manière que l'on accepte les phénomènes naturels. À la différence de Kandinsky, Klee était convaincu que l'art pouvait capter le sens créatif de la nature et c'est pour cela qu'il rejetait l'abstraction absolue. Concrètement, Klee se laissa influencer au début, comme Macke, par le simultanéisme des Delaunay. En même temps, il fut le premier artiste à pénétrer dans les domaines de l'inconscient alors que Freud et Jung commençaient à les étudier.
Après la dissolution du groupe en 1919, Walter Gropius fonde le Bauhaus à Weimar, école de dessin et d'architecture, dont les professeurs étaient les plus grands maîtres de l'expressionnisme constructif, et qui réunit des hommes comme Feininger, Klee ou Kandinsky.
En Allemagne, après la Première Guerre mondiale, le réalisme expressionniste apparut, mouvement dans lequel les artistes se séparèrent de l'abstraction, réfléchissant sur l'art figuratif et rejetant toute activité qui ne s'occupait pas des problèmes de l'urgente réalité de l'après-guerre. Ce mouvement regroupa Otto Dix, George Grosz, Max Beckmann et le sculpteur Barlach.

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Kiki de Montparnasse  Gustaw Gwozdecki
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Selbstporträt, Halbakt vor blauem Hintergrund  Richard Gerstl
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Entrée du Christ à Jerusalem  Wilhelm Morgner
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Chakoska  Amadeo Modigliani
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Maison ans un jardin August Macke
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Cheval bleu Franz Marc

vendredi 28 octobre 2011

De l'expressionnisme allemand (1)

L'expressionnisme

L’expressionnisme ne cherche pas à montrer le monde tel qu’il est, mais à l’exprimer. Il s’inscrit dans les pas de Van Gogh qui avait déjà ouvert en son temps les portes d’une forme de peinture marquée par l'expression. Cet aspect est principalement exploité à travers le thème du corps ou du portrait, dans lesquels les artistes n’hésitent pas à aller jusqu’à la distorsion des traits.



Le Cri - Edward Munch

La Cène - Emil Nolde
Femme assise de Max Pechstein
Paysage de Karl Schmitt Rottluft
Ernst Ludwig Kirchner, die Brücke
Les passants Berlinois de Ernst Ludwig Kirchner
Rue 1913 - Ernst Ludwig Kirchner
Potsdamer Platz par Ernst Ludwig Kirchner
Portrait Erich Heckel
Autoportrait Erich Heckel
Baignade Otto Mueller
Metropolis - George Grosz
Eclipse de soleil - George Grosz
Frau von Harden - Otto Dix
Triptyque de Metropolis - Otto Dix
Egon Schiele - Autoportrait
Autoportrait nu - Egon Schiele
Oscar Kokochka - La fiancée du vent
Les amoureux au chat -Oscar Kokochka

L'EXPRESSIONNISME ALLEMAND ET DIE BRÜCKE

Au début du siècle, l’Allemagne traverse une période de crise profonde dans un climat social tendu avec l'approche de la première guerre mondiale, même si le peuple s'affiche dans une insouscience factice. Les expressionnistes sentant venir la guerre expriment leurs sentiments visionnaires dans des images particulièrement torturées. C'est dans ce contexte que se forme le groupe Die Brücke à Dresde en 1905 autours des personnalitées de Fritz Bleyl, Karl Schmidt-Rottluf, Erich Heckel et Ernst Ludwig Kirchner. Viendrons plus tard s'y ajouter des artistes tels que Emil Nolde, George Grosz, Otto Mueller, Max Pechstein et Otto Dix. D’ailleurs, quand on observe les portraits photographiques de ce dernier, on voit que l’expression qui émane de son visage est loin d’être épanouie, primesautière et pleine de joie de vivre. Son expression grave, sévère et austère semble exprimer à elle seule l’atmosphère qui pouvait régner dans le pays à l’époque.

Dans ce monde hostile, présageant moult inquiétudes, les expressionnistes allemands cherchent une peinture capable d’exprimer les problèmes humains. Leur peinture est comme un cri de désespoir lancé en réaction à cette société qui n’offre qu’angoisse et peur de l’avenir. La forme expressionniste est brute, nerveuse et la déformation est utilisée à volonté pour faire rejaillir le sentiment intérieur sur la réalité figurative.
L'influence du style vient de précurseurs du siècle précédent comme James Ensor, Vincent van Gogh ou encore Edward Munch.

L'EXPRESSIONNISME VIENNOIS

A Vienne en Autriche, l'expressionnisme apparaît à travers le groupe de la Sécession créé par Gustav Klimt (bien que celui-ci reste principalement attaché au style Art nouveau), bientôt rejoint par Egon Schiele : dans son autoportrait debout, il n’hésite pas à se montrer à nu, dans toute sa vulnérabilité, sa fragilité d’être humain. Il ne cherche pas à embellir son corps ou son visage. La flatterie n’est pas son propos. Il ne cherche pas à se montrer, mais à exprimer ce qu’il ressent profondément. Il adopte une posture caractéristique de l’expressionnisme allemand, c’est-à-dire une pose anti-naturelle au possible. Son corps est contraint dans un mouvement de torsion, où ses bras sont tordus dans une posture tourmentée à l’arrière de son corps. Les mains sont exagérément agrandies, de manière à renforcer l’aspect expressif. Le regard quant à lui semble très énigmatique. On ne parvient pas à savoir si ce que l‘on voit sont les paupières de ses yeux fermés où si le regard est volontairement absent, comme s’il n’avait pas fait les yeux pour éviter de voir les horreurs du monde. Toujours est-il que cette absence de regard déstabilise et renforce curieusement l’aspect expressif et dérangeant de l’image. Il y a une certaine violence à se mettre à nu, jusqu’à montrer son sexe, et à ne pas dévoiler son regard.

Dans son tableau Deux femmes, il peint deux corps enlacés dans une posture complexe où les corps se mélangent tant qu’ils semblent disloqués. On ne parvient plus à savoir à qui appartiennent les membres. Il y a à la fois une certaine fusion des corps, et en même temps une violence latente dans l’attitude. Il faut se rappeler qu’en cette période, dans certaines familles puritaines, le corps était encore si tabou qu’il était interdit de regarder ou de toucher son propre corps. Les attraits sexuels étaient apparentés au diabolique et au péché, si bien que même lors du bain, certaines familles utilisaient des draps spéciaux, recouvrant tout le corps pour le cacher au regard. Il va sans dire que dans un tel contexte, cette représentation du corps de la femme est plus qu’outrager. C’est sans doute le conflit intérieur entre le désir de montrer le corps et de se l’approprier, et les angoisses profondes que le fait de briser les tabous engendre, qui procure cette agressivité, cette violence et ce tourment palpables dans les représentations du corps.

Quoi de mieux pour exprimer ces angoisses, les terreurs et la violence de ce monde, que le portrait ou le corps nu, sans carapace ni sans défense. Les portraits et corps présentent un aspect très expressif, parfois à la limite de la déformation ou de la monstruosité. Les images dégagent souvent une impression morbide, torturée, exaltant une certaine image de décadence et de déchéance.

C’est le cas du portrait de la journaliste Sylvia Von Harden d’Otto Dix. Le visage pâle de la journaliste peint sur un fond rouge éclatant n’en semble que plus blafard. Les traits du visage sont exagérés, les mains disproportionnées par rapport au corps et leur déformation accentue l’aspect expressif du personnage. Ici, la femme est présentée comme un personnage en pleine décadence : le peintre lui approprie les attraits de la déchéance, cigarette et alcool, surtout pour une femme, ce qui avait sans doute de quoi faire bondir la bourgeoisie bienséante de l’époque. La posture même du personnage accentue cet aspect décadent. Les jambes croisées (posture de séduction nonchalante très incorrecte pour une jeune fille de bonne famille), exhibent un bas qui retombe légèrement plissé avec négligence. Ce détail évoque à la fois un certain laissé aller de la féminité que l’on voudrait voir lisse et pure, et d’une certaine manière aussi, comme un rappel de la dégradation du corps par le temps qui passe. En effet, les plis du bas évoquent une peau vieillie, ridée, les flétrissements inévitables des chairs par le temps qui passe.

Cette image est reprise dans de nombreux tableaux d’Otto Dix, où il montre des femmes âgées aux chairs vieillies. Elles se regardent dans des miroirs, souriantes, avec tous les atours des fraîches jeunes filles. Le contraste n’en est que plus saisissant et montre avec encore plus de cruauté le côté inéluctable de la décadence du corps et des beautés perdues. Cette vision est non sans rappeler le portrait de Dorian Gray, à travers le regard de ces vieilles femmes terrifiantes qui croient encore se voir sous les traits de la beauté de leur prime jeunesse.

Certains artistes du body-art vont développer ce rapport violent et tourmenté au corps, mais de manière toute autre car celui-ci ne passe pas par le biais de la toile. Le corps devient le support direct de l’œuvre. Les artistes de ce mouvement dépassent l’aspect expressif du corps pour explorer les possibles et les limites qu’il offre. (Via)

jeudi 27 octobre 2011

Gertrude Stein, l'inspiratrice

Gertrude Stein, née le 3 février 1874 à Allegheny en Pennsylvanie et morte le 27 juillet 1946 à Neuilly-sur-Seine près de Paris, est une poétesse, écrivain, dramaturge et féministe américaine. Elle passa la majeure partie de sa vie en France et fut un catalyseur dans le développement de la littérature moderne et de l'art moderne. Par sa collection personnelle et par ses livres, elle contribua à la diffusion du cubisme et plus particulièrement de l'œuvre de Picasso, de Matisse et de Cézanne.

Benjamine des cinq enfants d'une famille bourgeoise d'immigrants juifs allemands, Gertrude part, à trois ans, à Vienne et Paris. A leur retour en 1878, la famille s'installe en Californie. Gertrude étudie la psychologie au Radcliffe College (Harvard), suivi de deux ans de médecine à Johns Hopkins. Elle rejoint son frère Leo - critique d'art - à Paris en 1903, où ils vivent tous deux des dividendes des placements financiers de leur père défunt. En 1907, Gertrude rencontre Alice B. Toklas, sa secrétaire, confidente et inséparable compagne. Son premier roman 'Three Lives' est publié en 1909, mais le succès ne vient qu'avec 'Autobiographie d'Alice Toklas', en réalité celle de Gertrude elle-même. Dans leur hôtel du 27, rue de Fleurus, à Montparnasse, les Stein accueillent toute l'avant-garde artistique et littéraire, constituant une collection d'art moderne. Gertrude tente d'appliquer les principes cubistes à l'écriture créant un style fragmenté, répétitif, abstrait, axé sur le présent et quasi sans ponctuation - illustré dans 'The Making of Americans' (écrit en 1906, publié en 1925) et poussé jusqu'à l'inintelligible dans son recueil de poèmes 'Tender Buttons'. Elle écrit aussi deux opéras : 'Four Saints in Three Acts', 'The Mother of us All'. Durant la Deuxième Guerre mondiale, Gertrude et Alice, homosexuelles et juives, échappent pourtant à la déportation. Morte des suites d'un cancer du colon, Gertrude Stein est enterrée au Père Lachaise, où Alice la rejoint 21 ans plus tard.


Actuellement, une expo à la


Pablo Picasso, Gertrude Stein, 1905–06; oil on canvas; 39 3/8 x 32 in. (100 x 81.3 cm); The Metropolitan Museum of Art, New York, bequest of Gertrude Stein, 1946; © Estate of Pablo Picasso / Artists Rights Society (ARS), New York; photo: The Metropolitan Museum of Art, NY






Gertrude Stein and Alice Toklas in the apartment at 27 rue de Fleurus, Paris, 1922; photo: Man Ray; private collection, San Francisco; © Man Ray Trust / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris

Pablo Picasso, Lady with a Fan, 1905; oil on canvas; National Gallery of Art, Washington, gift of the W. Averell Harriman Foundation in memory of Marie N. Harriman; © 2011 Estate of Pablo Picasso /
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Félix Edouart Vallotton's "Gertrude Stein."

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Stein in 1913
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Gertrude Stein with
Ernest Hemingway's son, Jack Hemingway in 1924. Stein is credited with bringing the term "Lost Generation" into use.
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Carl Van Vechten, Portrait of Gertrude Stein, 1934
File:Gertrude Stein 1935-01-04.jpg
Gertrude Stein, photographed by
Carl Van Vechten, 1935





A lire dans ce contexte: Matisse-Picasso : pour l'amour de Gertrude Stein

LEMONDE | 05.10.11 | 14h09 • Mis à jour le 05.10.11 | 14h10

Un tableau d'Henri Matisse, "Nu Bleu Souvenir de Biskra" (1907), exposé au Grand Palais pour l'exposition "Matisse, Cézanne, Picasso, l'aventure des Stein", le 4 octobre 2011.
Un tableau d'Henri Matisse, "Nu Bleu Souvenir de Biskra" (1907), exposé au Grand Palais pour l'exposition "Matisse, Cézanne, Picasso, l'aventure des Stein", le 4 octobre 2011.ASSOCIATED PRESS/RÉMY DE LA MAUVINIÈRE

Comme dans les romans anglais du XIXe siècle, il faut commencer par une généalogie. Milly et Daniel Stein vivent à Pittsburgh, Pennsylvanie. En 1865, Milly donne naissance à un premier fils, Michael, suivi d'autres, qui meurent en bas âge. En 1872, naît Leo et, en 1874, Gertrude, la benjamine. La famille est assez aisée pour se permettre peu après de venir vivre un moment à Paris. En 1891, Michael succède à son père dans l'administration de l'Omnibus Railway and Cable Company de San Francisco et fait fructifier le capital familial, dispensant les siens d'avoir à travailler.
Ces jeunes Américains bien nés et bien éduqués dans les universités sont attirés par la Vieille Europe, y voyagent, et finissent par louer des maisons en Italie et en France. Ils y jouissent du passé et du présent, passant de musées en antiquaires. On se croirait dans une nouvelle d'Edith Wharton, elle-même new-yorkaise établie à Paris en 1907.
L'histoire ne prend un tour particulier qu'en 1903. Leo Stein achète son premier Cézanne et Gertrude le rejoint à Paris, au 27, rue de Fleurus, adresse appelée à devenir mythique. Comme Gertrude Stein elle-même : parce qu'elle est l'auteur de quelques livres majeurs de la littérature américaine, dont L'Autobiographie d'Alice B. Toklas, ainsi intitulée en hommage à sa compagne ; et en sa qualité d'amie, confidente et collectionneuse acharnée de Matisse et Picasso. Pendant dix ans, de 1904 à 1914, elle et ses frères Leo et Michael, ainsi que Sarah, l'épouse de ce dernier, sont les plus actifs et pénétrants connaisseurs des avant-gardes parisiennes, fauvisme et cubisme.
L'exposition "L'aventure des Stein" se concentre sur cette décennie - et les chefs-d'oeuvre s'accumulent dans les salles. Aussi invraisemblable que cela paraisse aujourd'hui, vers 1910, il suffit de faire quelques pas dans le 6 e arrondissement, de la rue de Fleurus à la rue Madame, où habite le couple Sarah et Michael, pour pouvoir admirer, de Matisse, la Femme au chapeau, le Nu bleu, et une quantité de paysages de Collioure ; et, de Picasso, le sublime Jeune homme menant un cheval, le portrait de Gertrude en 1906, une dizaine d'études pour Les Demoiselles d'Avignon et des natures mortes cubistes non moins décisives. De temps en temps, les peintres en personne sont là, le samedi soir souvent.
Très vite, être reçu rue de Fleurus devient un rite d'initiation obligatoire pour quiconque veut comprendre l'art et la littérature modernes. Tout en suivant d'une oreille les discours de Leo, très éloquents dit-on, ou ceux de Gertrude, plus brefs, le visiteur ébahi reconnaît des Cézanne - pommes, baigneuses et portrait de Madame Cézanne dans un fauteuil -, La Sieste de Bonnard, tableau érotique, et Le Grand Nu de Vallotton, tableau anti-érotique. Deux Gauguin et un Manet complètent la section des précurseurs, car la collection se construit délibérément comme une histoire de l'art moderne.
Comme cette histoire, elle est donc vite dominée par le face-à-face Matisse-Picasso, lutte pour le pouvoir ou match de boxe. A partir de 1906, les deux artistes jouent à un jeu très simple et plutôt brutal : c'est au "lequel des deux" aura chez les Stein, dans le lieu le plus emblématique, la toile la plus emblématique - pas nécessairement la plus vaste, mais la plus forte, celle qui relègue le rival au deuxième plan. Picasso peint-il le portrait de Gertrude et celui de Leo ? Matisse fait bientôt ceux de Sarah, Michael et, deux fois et en très grand, celui de leur fils Allan. Chez eux, il est chez lui, et Sarah lui voue un culte quasi mystique. Rue de Fleurus, à partir de 1907, Picasso est souverain.
Dans les salles du Grand Palais, cette tension ne se sent pas assez. Ce qui était accroché jadis sur deux ou trois rangs superposés cadre contre cadre, est aujourd'hui déployé au large, en raison de l'afflux probable de public, que la scénographie anticipe en ménageant de larges circulations. Du coup, la bataille des peintres pour gagner le meilleur emplacement dans la grande pièce où Gertrude reçoit n'est plus guère perceptible. Ni non plus une autre caractéristique, visible sur les photographies : les toiles les plus avant-gardistes surplombaient des meubles anciens sur lesquels s'accumulaient les Vierges et les crucifix chinés chez les brocanteurs.
Jusque dans la maison absolument moderne que construisit pour eux Le Corbusier en 1926, Sarah et Michael conservent cette habitude, scandalisant les fanatiques du purisme qui se demandent ce que des meubles d'autrefois font dans les pièces blanches de la villa de Vaucresson. Une reconstitution de la rue de Fleurus ou de l'appartement de la rue Christine où Alice et Gertrude déménagent en 1938 était impossible. Mais c'est une part importante du style Stein qui se perd dans cette présentation muséale.
Pour réunir les toiles passées chez les quatre Stein pendant cette décennie, il faut aujourd'hui emprunter dans les collections privées et publiques nord-américaines, françaises ou suisses. Cet ensemble prodigieux n'a résisté ni aux disputes, ni à l'érosion inexorable de la fortune familiale, ni à l'augmentation des prix de Matisse et de Picasso. Paradoxe vicieux : à force de défendre et de faire connaître leurs héros, les Stein finissent par ne plus pouvoir les acheter. Ce que Gertrude peut encore acquérir en 1912 ou 1913, soit en traitant avec le marchand Daniel-Henry Kahnweiler, soit en procédant à des échanges, lui est inaccessible dix ans plus tard.
Dans l'entre-deux-guerres, ses livres et ses tournées de conférences aux Etats-Unis, s'ils lui assurent une gloire croissante, ne lui permettent pas d'être au niveau des nouveaux collectionneurs américains richissimes, Barnes, Guggenheim ou Rockefeller. Picabia lui-même, dont elle a la révélation tardive dans les années 1930, est déjà alors un peu cher pour elle. Aussi, de temps en temps, revend-elle une oeuvre. Les cartels précisent utilement la date à laquelle cette séparation a eu lieu. Précision cruelle pour certains, qui n'ont pas tenu longtemps sur ces murs où il était si désirable d'être accroché. Un seul a échappé à ce sort et régné continûment jusqu'à la mort de Gertrude en 1946, Picasso bien sûr.

"Matisse, Cézanne, Picasso : l'aventure des Stein", Grand Palais, Paris