lundi 31 octobre 2011

Paroles de Thomas Mann



D'être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu'en société ; en même temps qu'elles gardent plus de flou elles frappent davantage l'esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie.
Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu'il ne convient, et par le silence s'approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion.
De la solitude naît l'originalité, la beauté en ce qu'elle a d'osé, et d'étrange, le poème.


Thomas Mann

Né dans la bourgeoise commerçante de Lübeck, Thomas Mann s'installa en 1893 à Munich, capitale intellectuelle de l'Allemagne. Il termina ses études, entra dans une compagnie d'assurances et écrivit ses premières nouvelles, publiées en 1898 sous le titre Le petit monsieur Friedemann. Trois ans plus tard paraissait son roman Les Buddenbrook, centré comme ses précédents récits sur les problèmes de l'artiste et le caractère merveilleux de son univers.
Ce thème réapparaîtra dans son œuvre, notamment dans une nouvelle sombre et magistrale : La mort à Venise.
Le déclenchement de la guerre l'incita à s'impliquer en politique ; il écrivit en 1918 un essai en faveur de l'Allemagne impérialiste, thèse dont il s'éloigna dès l'instauration du régime de Weimar. La montagne magique (1924), révéla son adhésion totale aux principes démocratiques.
Écrivain célèbre, récompensé du prix Nobel (1929), il combattit la montée du fascisme, dont l'intolérance et l'irrationalisme le révulsaient.
En 1930, il fit un discours à Berlin, exhortant le peuple à se lever contre le gouvernement fasciste, puis entreprit une tournée antinazie en Europe.
Lorsque Hitler arriva au pouvoir, Mann et sa femme, qui se trouvaient en Suisse, décidèrent de ne pas rentrer à Munich.
L'écrivain, radié de sa nationalité et de ses titres académiques en 1936, choisit de s'exiler définitivement aux États-Unis et devint citoyen américain en 1944. Il ne retourna en Europe qu'à la fin de sa vie, en Suisse, où il mourut en 1955.


La Mort à Venise
La fascination mortelle que peut exercer la beauté, tel est le sujet de La mort à Venise, ce chef-d'oeuvre d'inspiration très romantique où l'on retrouve l'essentiel de la pensée de Thomas Mann. Gustav Aschenbach, romancier célèbre et taciturne, voit sa vie bouleversée par la beauté divine et la grâce d'un adolescent. Sous le regard interrogateur du jeune Tadzio, la descente aux abîmes de ce veuf respectable, dans une Venise au charme maléfique rongée par le choléra, est un des récits les plus troublants de cet auteur. Le désordre passionnel qui s'empare de Gustav Aschenbach révèle une part des tourments intimes de l'immense écrivain que fut Thomas Mann dont l'autobiographie à peine voilée a inspiré toute l'oeuvre. La mort à Venise est suivi de Tristan, dont l'univers glacé de la montagne et la gaieté factice du sanatorium composent une sorte de prélude à La montagne magique, un de ses grands romans. Dans ce monde qui déjà échappe aux vivants s'affrontent l'artiste, voué aux rimes morbides et à la métaphysique, et le bourgeois, homme d'action à la santé et aux affaires florissantes. Une nouvelle brève mettant en scène un pauvre veuf alcoolique , Le chemin du cimetière, clôt ce recueil de façon poignante.



**************Le film


Mort à Venise (1971) via



Scénario : Luchino Visconti et Nicola Badalucco, d'après le roman de Thomas Mann

Avec : Dirk Bogarde (Gustav von Aschenbach), Silvana Mangano (la mère de Tadzio), Björn Andressen (Tadzio), Marisa Berenson (Frau von Aschenbach).

Le film a obtenu le prix du festival à Cannes en 1971.


Le scénario est tiré d'un court roman de Thomas Mann, La Mort à Venise, paru en 1913. Visconti avait envisagé à plusieurs reprises son adaptation, mais en repoussait le projet en estimant qu'il exigeait une certaine maturité. Le scénario a été écrit par Visconti lui-même, en collaboration avec Nicola Badalucco, et avec l'encouragement et l'aide de la famille de Thomas Mann. Il concentre le roman autour de la relation entre Aschenbach et Tadzio (en éliminant notamment les chapitres antérieurs à Venise), et modifie la profession du héros qui, d'écrivain dans le roman, devient musicien dans le film.
Juste avant la première guerre mondiale, un musicien allemand, Gustav von Aschenbach, se rend à Venise. En villégiature à l'hôtel des Bains, il y croise un jeune adolescent polonais, Tadzio, dont la beauté le fascine immédiatement. Leur relation demeure distante, uniquement réglée par le jeu des regards échangés. Mais la beauté de Tadzio trouble le musicien, qui voit peu à peu ses certitudes morales et esthétiques, et son existence toute entière, remises en question par le désir qu'il ressent. Il tente de fuir ce désir en quittant Venise, mais un événement fortuit lui sert de prétexte pour revenir à son hôtel. Il demeure à Venise, malgré l'épidémie de choléra qui y sévit. Il s'abandonne à la contemplation du jeune homme, tente de nier sa vieillesse et d'oublier la fièvre. Il meurt sur la plage presque désertée de l'hôtel, le regard tourné vers Tadzio.
Visconti rencontra Thomas Mann en 1951. L’écrivain allemand lui expliqua que "La Mort à Venise" était la fidèle transcription de souvenirs personnels : "Rien n’est inventé, lui dit-il, le voyageur dans le cimetière de Munich, le sombre bateau pour venir de l’Ile de Pola, le vieux dandy, le gondolier suspect, Tadzio et sa famille, le départ manqué à cause des bagages égarés, le choléra, l’employé du bureau de voyages qui avoua la vérité, le saltimbanque, méchant, que sais-je… Tout était vrai... L’histoire est essentiellement une histoire de mort, mort considérée comme une force de séduction et d’immortalité, une histoire sur le désir de la mort. Cependant le problème qui m’intéressait surtout était celui de l’ambiguïté de l’artiste, la tragédie de la maîtrise de son Art. La passion comme désordre et dégradation était le vrai sujet de ma fiction. Ce que je voulais raconter à l’origine n’avait rien d’homosexuel ; c’était l’histoire du dernier amour de Goethe à soixante dix ans, pour une jeune fille de Marienbad : Une histoire méchante, belle, grotesque, dérangeante qui est devenue "La Mort à Venise". A cela s’est ajoutée l’expérience de ce voyage lyrique et personnel qui m’a décidé à pousser les. choses à l’extrême en introduisant le thème de l’amour interdit. Le fait érotique est ici une aventure anti-bourgeoise, à la fois sensuelle et spirituelle. Stefan George a dit que dans "La Mort à Venise" tout ce qu’il y de plus haut est abaissé à devenir décadent et il a raison".











"Nous ne réalisons la chute du sable que lorsqu’elle touche à sa fin. Et jusqu’alors il paraît vain d’y réfléchir. C’est au dernier instant, lorsqu’il n’est plus temps que naît en nous l’envie de méditer".


Mort à Venise - bande annonce [1971]


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Mort à Venise - scène finale [1971]

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Visconti fit un casting extrêmement long dans de nombreuses villes d'Europe centrale et du nord à la recherche du Tadzio idéal. il faillit renoncer, jusqu'à ce qu'il trouve à Stockholm, Björn Andresen, la figure idéale de la beauté inaccessible.



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Gustave Mahler- symphony no.5 (IV) - Adagietto.Dirigé par Herbert von Karajan

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Quiconque a de ses yeux contemplé la beauté

est déjà livré à la mort,

n'est plus bon à servir sur terre,

et cependant il frémira devant la mort,

quiconque a de ses yeux contemplé la beauté.



A jamais durera pour lui le mal d'aimer,

car seul un insensé peut espérer sur terre

ressentir un tel amour et le satisfaire.

Celui que transperça la flèche de beauté,

à jamais durera pour lui le mal d'aimer!



Hélas, que ne peut-il tarir comme une source,

humer dans chaque souffle aérien un poison,

respirer la mort dans chaque pétale de fleur!

Quiconque a de ses yeux contemplé la beauté,

hélas, que ne peut-il tarir comme une source!


August von Platen (1796 - 1835).

(«von Platen fut historiquement le premier grand poète homosexuel au sens moderne, dont on ne saurait édulcorer la personne et l'oeuvre», note Dominique Le Buhan et Eryck de Rubercy dans leur introduction aux Sonnets d'Amour et Sonnet Vénitiens paru chez Orphée/La Différence).

Les Années Folles vues par Hamish Blakely

Hamish Blakely, peintre figuratif britannique
http://www.hamishblakely.com/about


Ce qu'il dit de lui-même:
Une peinture doit parler pour elle-même. Comme Fritz Lang, le cinéaste Autrichien et directeur de "Metropolis", a déclaré: «Quand un directeur fait un film et qu'il n'exprime pas ce qu'il veut dire et il a besoin de donner une interview pour expliquer à un auditoire pourquoi et comment et donc il est un réalisateur minable "....... c'est une frappante. remarque qui s'applique à l'art: une peinture doit saisir le spectateur, sans  un discours, sans plus d'explications complémentaires .... Lorsque c'est possible, mes propres pensées devraient s'estomper pour laisser place au regard de ceux qui observent mes peintures.

La série des Années Folles


Heatwave

Hamish Blakely. Viva la Diva
 
Hamish Blakely. The Lady in White

Hamish Blakely. Debutante

Hamish Blakely. A Face in the Crowd


As If You Were There

Old Fashioned Girls

Sisters

Heavenly Creatures

Between the Lines

King of Hearts

The Evening Beckons

Girltalk

Voyager

Not a Soul in Sight

Nightowls

How Far We've Come

Angels

Il était une fois John Dowland

John Dowland était un compositeur et luthiste né en Angleterre ou en Irlande en 1563 et mort le 20 février 1626.

John Dowland miniature


Très peu d'éléments sur la première partie de sa vie sont disponibles, mais il serait né à Londres ou éventuellement à Dublin. Séjournant à Paris au service de l'ambassadeur auprès de la cour française, il se convertit au catholicisme romain. Selon ses dires, cela contribua à l'écarter d'un poste à la cour protestante d'Élisabeth Ire d'Angleterre, et l'amena à travailler à la cour de Christian IV de Danemark. Retournant en Angleterre en 1606 puis en 1612, il assura un des postes de luthiste auprès de Jacques Ier d'Angleterre et curieusement, il n'y a plus aucune composition depuis cette date jusqu'à sa mort à Londres en 1626.

John Dowland

La plus grande partie de sa musique est destinée à son instrument, le luth. Son œuvre comprend donc plusieurs pièces pour luth seul, des lute songs (chansons pour une voix et luth), des chants à plusieurs parties vocales et luth, et plusieurs œuvres pour consort (ensemble instrumental) de violes et luth. Une de ses pièces les plus connues est le lute song Flow My Tears.
Il écrivit par la suite son œuvre instrumentale la plus connue, Lachrimae or Seaven Teares Figured in Seaven Passionate Pavans (Pleurs ou Sept larmes représentées par sept pavanes passionnées), un groupe de sept pavanes pour cinq violes et luth, chacune étant basée sur Flow My Tears. Cette pièce devint l'une des plus connues de la musique pour ensemble instrumental de cette époque. Sa pavane Lachrymae antiquae fut aussi l'un des grands succès du XVII siècle.




Bibliographie
  • (en) A History of the Lute from Antiquity to the Renaissance par Douglas Alton Smith, publié par la Lute Society of America (2002). ISBN 0-9714071-0-X
  • (en) The Lute in Britain: A History of the Instrument and its Music par Matthew Spring, publié par Oxford University Press (2001).

Savall John Dowland: Lachrimae or Seaven Teares Album Cover
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Paul R. O'Dette (né à Columbus, Ohio le 2 février 1954) est un luthiste, chef d'orchestre et chercheur en musicologie américain, spécialiste de la musique ancienne.

Paul O'dette commence par jouer de la guitare, puis de la guitare électrique dans un groupe de rock lors de ses études secondaires à Colombus dans l'Ohio. Il se met ensuite à jouer du luth (et de l'archiluth) ainsi que de la mandoline baroque et se spécialise dans ces instruments et dans l'exécution des musiques de la Renaissance et de la période baroque.
Depuis 1976, il est professeur de luth et directeur du département de musique ancienne de l'Eastman School of Music à New York. Il vit à Rochester (New York) avec sa femme, son fils et sa fille.
Il a participé à plus de cent enregistrements, dont certains ont été nommés au Gramophone's 'Record of the Year' Award. Il a été diffusé lors d'émissions radiophoniques et télévisées sur les chaînes nationales de nombreux pays (ABC, BBC, Radio France, RAI, CBS télévision et beaucoup d'autres...).
Il collabore entre autres avec les musiciens Jordi Savall, Gustav Leonhardt, Nikolaus Harnoncourt, William Christie, Christopher Hogwood, Andrew Parrott, Nicholas McGegan, et les ensembles Tafelmusik, The Parley of Instruments ou The Harp Consort. Il fait aussi partie de Tragicomedia ensemble ayant enregistré et jouant en concert des opéras, cantates et oratorios du XVIIe siècle.



Sa biographie et ses concerts sur http://www.harmoniamundi.com/#/artists?view=bio&id=35
Nuit du 31 octobre ou quand dansent fées et trépassés
D'après « La Revue de Paris », paru en 1902
Lors de la fête celtique de Samhain, adoptée par les Gaulois et appelée plus tard Halloween, les morts recouvrent une liberté sans entrave. Le premier texte irlandais faisant mention précise d'un fantôme est un morceau intitulé « l'expédition de Néra » servant d'introduction à une épopée du Xe siècle, le Tain bo Cuailgne (enlèvement des vaches de Cuailgne), et qui se déroule précisément le soir de Samhain.
« Dans la nuit qui précède la Toussaint, le roi Ailill et la reine Medb proposèrent un prix au guerrier qui serait assez hardi pour aller nouer d'un lien d'osier les pieds d'un captif, pendu de la veille. Néra, seul, accepta de braver les ténèbres et l'horreur d'une semblable nuit, que les démons ont coutume de choisir pour se montrer. Lorsqu'il eut atteint l'endroit, ce fut le pendu qui lui indiqua lui-même comment fixer le lien d'osier; après quoi, il lui demanda de le prendre sur son dos et de le mener boire. Néra le prit donc et le porta de seuil en seuil. Le mort ne voulait entrer que dans une maison où l'on n'aurait ni vidé les seaux ni couvert le feu. Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait et qu'il eut fini de se désaltérer, il lança la dernière gorgée d'eau sur les hôtes de la maison, et, tout aussitôt, ceux-ci moururent. »
En Irlande, où la population celtique continue d'exister au Ier siècle de notre ère après la guerre des Gaules, la bean sidhe, cette mystérieuse annonciatrice du trépas, est indifféremment, selon les cas, une fée ou un fantôme, et les errantes des parents morts sont parfois assimilées à des nains qui courent les routes, la nuit, en faisant de la musique. Comme les fées, les défunts sont censés habiter des résidences souterraines : comme les fées, on les rencontre par les chemins, à cheval sur de fantastiques montures qui galopent à toute vitesse. Le fer, qui protège contre les fées, est aussi un préservatif contre les revenants.
Les jours consacrées aux fêtes des sidhe dans la mythologie irlandaise sont Belténé (le 1er mai) et Samhain (le 1er novembre), dates où les morts redeviennent leurs maîtres. La nuit du Samhain, ils participent aux réjouissances des fées, boivent du vin dans les coupes des fées, dansent sous la lune aux accords des instruments féeriques. Un homme que les fées avaient enlevé pour assister à leur partie de balle trouve chez elles sa sœur qu'il avait perdue trois années auparavant et obtient qu'elle lui soit rendue, vivante. La croyance selon laquelle la mort n'est réelle que pour les gens âgés implique que lorsqu'on disparaît de cette vie en pleine jeunesse, c'est qu'on a été ravi par les fées.
On retrouve cette croyance en Écosse, autre lieu de refuge des Celtes. Dans un conte recueilli par Campbell, une vieille femme, causant avec les fantômes de ses anciens maîtres, apprend de leur bouche que les sidhe viennent de s'emparer d'un jeune homme pleuré comme mort. Enfin, là où les deux catégories d'êtres ne sont pas entièrement confondues, et où ne s'est pas implantée l'idée chrétienne que les fées sont des démons, ces dernières passent pour la descendance des Tûatha Dê Danann qui, dans ces traditions plus récentes, sont authentiquement conçus comme des ancêtres morts, et non plus comme un peuple surnaturel.


Quelques oeuvres de


Jeune artiste irlandaise trèstalentueuse qui vit à Dublin



Imbolc- first light
Imbolc- first light
Full moon at Samhain
Full moon at Samhain

Butterfly Maiden & the Dancing Fern
Butterfly Maiden & the Dancing Fern

Midsummer’s Eve
Midsummer's Eve

Take refuge here

Take refuge here

Persephone’s Return from the Underworld
Persephone's Return from the Underworld

The Handless Maiden (in the underworld forest)
The Handless Maiden (in the underworld forest)

The Fairy Woods
The Fairy Woods

Women of the Sidhe
Women of the Sidhe

Magnifique Never-Ending Black Dress

Basé à New York le photographe Kevork Kiledjian a pris Sabrina Nait comme modèle pour son lancement de son site web récent. Pourquoi? Parce qu'elle incarne son travail: la capture et la présentation de la force de la forme féminine.
Il vise à souligner l'ardeur de la femme moderne dans toute sa gloire et sa beauté.  Kevork Kiledjian site est via [ Mode Gone Rogue ]




samedi 29 octobre 2011

« Nous allons perdre la moitié du patrimoine culturel de l’humanité »

« Nous allons perdre la moitié du patrimoine culturel de l’humanité »


Par Agnès Rousseaux (27 octobre 2011)

Des 7 000 langues parlées dans le monde, la moitié vont disparaître d’ici une ou deux générations. Emportés par le paradigme de « développement », nous perdons une grande partie de notre patrimoine culturel, affirme Wade Davis, anthropologue canadien. Au nom de la modernité, des populations sont assujetties, les ressources pillées et les cultures anéanties. La diversité de notre patrimoine culturel est pourtant indispensable pour répondre aux défis auxquels nous serons confrontés, en tant qu’espèce, dans les siècles à venir.
Vous avez créé le terme « ethnosphère ». Que recouvre cette notion ? En quoi l’ethnosphère est-elle aujourd’hui menacée, comme la biosphère ?
Wade Davis [1] : L’ethnosphère, c’est la somme des pensées et des intuitions, des mythes, des croyances, des idées auxquelles l’homme a donné vie depuis qu’il est doué de conscience. J’ai créé ce mot pour avoir un principe organisateur de ma pensée. Les mots ont parfois du pouvoir : il y a trente-cinq ans, personne ne parlait de la biosphère, et maintenant cela fait partie du vocabulaire des écoliers. Comme la biosphère, l’ethnosphère est aujourd’hui sérieusement mise à mal. Sur les 7 000 langues actuellement parlées dans le monde, la moitié ne sont pas enseignées à des enfants : dans une ou deux générations, nous perdrons la moitié du patrimoine culturel de l’humanité ! Tous les 15 jours, le dernier locuteur d’une langue meurt.
Les mêmes forces qui menacent la biodiversité compromettent la diversité culturelle. La perte de langages est un indicateur d’un processus beaucoup plus important : l’érosion de la culture. L’anthropologue Margaret Mead s’inquiétait du fait que nous soyons en train de construire une culture moderne informe, sans concurrente. Elle craignait que l’humanité se réveille un jour sans souvenir de tout ce qu’elle a perdu. Que l’imagination humaine soit alors contenue à l’intérieur des limites d’une modalité intellectuelle et spirituelle unique. L’ethnosphère est pourtant le plus beau patrimoine de l’humanité.

Un des plus grands défis de notre civilisation est de comprendre qu’il existe d’autres options culturelles que les nôtres, écrivez-vous. Sommes-nous frappés de « myopie culturelle » ?
Les généticiens ont montré que nous sommes tous frères et sœurs, issus du même ancêtre africain. En 2 500 générations, nous avons conquis l’ensemble du globe. Et nous exprimons le même « génie humain », selon des voies culturelles différentes. Chacun cherche à répondre à la question fondamentale : qu’est-ce qu’être humain ? Les cultures du monde y répondent avec 7 000 voix différentes. Et ces réponses, collectivement, deviennent une sorte de répertoire de l’humanité : des milliers de façons différentes de répondre aux questions essentielles et de faire face aux défis auxquels nous serons confrontés, en tant qu’espèce, dans les siècles à venir.
L’univers social dans lequel nous existons est un modèle parmi d’autres, conséquence de choix effectués par notre lignée culturelle, depuis de nombreuses générations. Notre espèce existe depuis environ 200 000 ans. La révolution néolithique, qui a apporté l’agriculture et la sédentarité, date de 10 000 à 12 000 ans. On prend pour acquis le paradigme de la modernité technologique, alors qu’il a à peine 300 ans. Il ne représente pas la « vague suprême » de l’histoire, mais seulement une vision du monde. Occidentalisation, mondialisation, démocratie ou capitalisme, quelle que soit la dénomination de cette « modernité », elle n’est que l’expression d’une culture singulière, à un moment donné de l’histoire. Ce paradigme nous a amené plein de choses formidables, mais aussi beaucoup de précarité. Sans lui, on n’aurait pas envoyé d’hommes sur la Lune, mais on ne parlerait pas non plus aujourd’hui de changement climatique.
La façon dont on traite la Terre découle par définition de la façon dont nous pensons la Terre. Dans notre tradition culturelle, la Terre n’est pas vivante, l’homme est un esprit rationnel, et la science est un nettoyage de la « maison des croyances ». Quand nous avons embrassé la tradition rationaliste, nous avons rejeté la plupart des mythes, de la magie, du mysticisme. Quand vous voyez une montagne, vous pensez « mine de charbon » et non « divinité ». C’est une question d’éducation, et cela change votre vision du monde. Mais il n’y a pas de vision fausse ou vraie. L’important est de voir comment notre système de croyances change notre relation à l’environnement naturel. La culture est ce qui donne sens à la vie, ce qui permet de tirer une logique et de mettre de l’ordre dans un monde qui en manque.

Il y a une prétention des Occidentaux à penser qu’ils sont les seuls à accepter ou à créer le changement, et que les peuples qui disparaissent sont ceux qui sont restés immobiles...
Le changement est une constante de l’histoire. Ce n’est pas le changement qui menace l’intégrité des cultures, c’est le pouvoir. Nous considérons que les peuples indigènes ont vocation à disparaître, comme si c’était une loi de la nature, comme s’ils avaient échoué à être modernes. C’est faux. Ce sont des peuples dynamiques, poussés vers l’extinction par des forces extérieures, contre lesquelles ils ne peuvent lutter.
Le premier mensonge du paradigme culturel de « développement », c’est de considérer que tout le monde a envie de vivre de cette manière. Qui ne voudrait pas être américain, se dit-on ? Mais, dans ce pays, les habitants consomment deux tiers de la production mondiale d’antidépresseurs, et versent 400 millions de tonnes de déchets toxiques dans l’environnement. La Californie dépense plus pour ses prisons que pour ses universités. Et les jeunes Américains de 18 ans ont passé en moyenne l’équivalent de deux années devant la télévision ! Comment peut-on affirmer qu’une civilisation si « extrême » soit la meilleure ? Le second mensonge du paradigme de développement est de faire croire que si les gens abandonnent leurs traditions, ils seront – comme par magie – capables d’acquérir notre niveau d’aisance matérielle. Ce n’est pas vrai, ou alors il faut vraiment craindre pour la planète. Cela ne provoque souvent que désorientation, déception, aliénation. Ce que l’anthropologie montre, c’est que lorsque des gens subissent cette transition, une des conséquences est le chaos.

Pourquoi les peuples sont-ils poussés au changement ?
La « modernité » fournit une justification à l’assujettissement, avec souvent en arrière-fond l’extraction des ressources naturelles. Les nomades Penan, par exemple, ont une extraordinaire culture et une connaissance inouïe de la forêt. L’État de Malaisie a voulu leur donner des ordinateurs, leur apporter des médicaments, en suivant ce mythe de la modernité. C’est-à-dire nier aux Penan ce qu’ils sont. On leur a dit : « Pour devenir de vrais Malaisiens, vous devez sortir de la forêt. » Et pendant ce temps, on a détruit leur forêt… En 1993, quand je suis revenu chez les Penan, le gouvernement avait autorisé l’abattage des arbres sur 70 % de leurs terres. Et le reste était menacé par les activités illégales. En une génération, le monde des Penan a basculé. Et une des cultures nomades les plus extraordinaires au monde a été détruite. La plupart du temps, l’argument de la modernité est utilisé pour faire bouger les gens de leur terre et exploiter leurs ressources. Les génocides sont universellement condamnés, mais les ethnocides, cette destruction du mode de vie d’un peuple, sont appelées « politiques de développement » !

Une prise de recul, grâce à l’anthropologie, peut-elle permettre de changer cette situation ?
Nous devons commencer par repenser fondamentalement notre manière de générer de la richesse à partir des ressources du monde. Au Canada, pour créer une mine de charbon, il suffit de réunir quelques amis, de créer une entreprise, et tant qu’on garantit au gouvernement une source de revenus, des taxes ou royalties, on obtient le droit de transformer pour toujours une vallée sauvage. Dans notre système de pensée, il n’y a aucun moyen de mesurer l’industrialisation de la nature ou la valeur d’une terre préservée. Un exemple : vous vendez des roses, je viens chez vous et j’achète toutes vos roses, mais en partant je détruis votre maison. Vous vous plaignez que je n’ai pas payé pour la maison ou donné de compensation. Et je vous réponds : « La transaction concernait les roses, et non votre maison. » Elle concerne le charbon et non la vallée. Voyez comme c’est fou ! Qu’en tant qu’individu, si je verse de l’argent au gouvernement, j’obtienne le droit de détruire un endroit… C’est le modèle culturel que nous utilisons pour générer des richesses. Beaucoup disent que c’est la seule manière de faire. L’intérêt de la perspective anthropologique est de suggérer que notre manière de vivre n’est pas la seule possible et qu’il existe de nombreuses alternatives, d’autres manières de penser et d’agir, à ce moment particulier de l’histoire.

Vous dites que la disparition de langues est un des symptômes de cette souffrance, de cette érosion culturelle. Mais des langues disparaissent à toutes les époques : en quoi est-ce si important ?
Quand les gens me disent : « Ce serait plus simple si on avait tous la même culture et si on parlait tous la même langue », je réponds : « C’est une très bonne idée, à condition de choisir le yoruba, le lakota ou l’inuktitut ! » Une seule langue, c’est le fascisme. J’aime cette phrase d’Octavio Paz : « L’idéal d’une unique civilisation, qui sous-tend le culte du progrès et de la technique, nous mutile et nous appauvrit. Chaque vision du monde qui s’éteint, chaque culture qui disparaît réduit les possibilités de vie. » Quel problème cela me pose-t-il, ici à Paris, que certaines tribus en Amazonie disparaissent, par la violence ou par l’assimilation ? Sans doute aucun. Et quel problème cela pose-t-il à ces tribus amazoniennes que Paris disparaisse ? Probablement aucun. Mais le monde sera appauvri si l’un ou l’autre de ces événements arrive. La plupart des gens ne verront jamais une peinture de Monet ou n’entendront jamais une symphonie de Mozart, mais le monde serait affaibli si Monet ou Mozart n’avaient pas existé. Et nous ne parlons pas en ce moment de la perte d’une seule forme culturelle, mais d’une destruction en cascade sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Ces voix sont précieuses car elles nous rappellent qu’il est possible de s’orienter autrement dans le monde. Ce n’est pas seulement une question de nostalgie ou d’exotisme, mais une question de stabilité et de survie géopolitique. Nous traitons, par exemple, le réchauffement climatique comme un problème technique ou scientifique. Nous oublions que pour une grande partie de la population, le changement climatique est vécu au quotidien. On estime que 60 % des glaciers chinois disparaîtront d’ici à la fin du siècle. La moitié de l’humanité dépend de ces fleuves [2]. Le Gange fournit de l’eau à 500 millions de personnes. Il deviendra sans doute, de notre vivant, un fleuve saisonnier. Les impacts économiques et humains seront immenses.

Est-il possible de mettre un frein à cette disparition, à cette mise en péril de l’ethnosphère ?
En 1975, quand je suis allé vivre pour la première fois avec les Indiens de Colombie, mes amis à Bogota me disaient : « Pourquoi vas-tu vivre avec ces gens sales ? » Un des premiers gestes des derniers présidents de Colombie a été de rencontrer les Indiens et de leur rendre hommage. La Colombie leur a rendu des terres. Le Canada a aussi redonné aux 26 000 Inuit le territoire du Nunavut, presque aussi grand que l’Europe occidentale. C’est une prise de conscience que les peuples autochtones, les Premières Nations, ne sont pas des peuples attardés, mais qu’ils nous montrent qu’il existe d’autres façons d’exister, d’autres visions de la vie, de la naissance ou de la mort. Je crois que cette attention envers les cultures et les langues est aujourd’hui plus forte dans le monde.
Propos recueillis par Agnès Rousseaux

Photo : © DR / © Ryan Hill
Wade Davis, Pour ne pas disparaitre : Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale, éditions Albin Michel, 2011, 229 pages.

Notes

[1] Anthropologue et ethnobotaniste, spécialisé dans les cultures indigènes, il a été désigné par la National Geographic Society comme un des « Explorateurs du millénaire »
[2] Pendant la saison sèche, 70 % des eaux du Gange proviennent du glacier de Gangotri, qui recule de presque 40 mètres par an.